Jean-Patrick BEAUFRETON

AMOUR EN DÉRIVE

 

I – Le quai d’en face

 

De l’embarcadère, j’apercevais le quai d’en face. Le village m’étonnait, la longue rue de maisons paraissait suspendue au-dessus du fleuve. Les façades alternaient en bleu, blanc, beige, rose ; le ciel lumineux leur donnait un air joyeux. J’avais hâte de retrouver Monsieur Jean, qui m’attendait au débarcadère.

Le bac se remplissait : les piétons d’abord allaient se réfugier sur le trottoir, puis les voitures, les camionnettes d’artisans et même deux gros camions. La passerelle se leva et le moteur lança l’embarcation en direction des poteaux qui signalaient le point d’arrivée sur la rive gauche. Cinquante fois par jour, le même itinéraire et son retour ont entraîné le pilote, veillant pourtant aux courants des marées et aux navires glissant vers l’amont ou l’aval du fleuve.

Plus la minuscule croisière avançait, plus je distinguais les maisons. En fait, aucune n’était semblable à sa voisine, un petit immeuble avait même sa façade décorée de plusieurs couleurs. L’aspect du village me plaisait, tant il semblait une réponse tranquille aux installations pétrolières que je venais de traverser.

Le bateau ralentit et les manœuvres d’accostage commencèrent. Le bruit métallique de la passerelle raclant la voie en pente annonçait le cérémonial de la descente : personne ne bougeait. Pourtant, le préposé fit signe aux piétons d’attendre ; il se plaça devant une voiture et demanda au chauffeur voisin de s’élancer ; quand la file entière eut quitté le navire, il indiqua au premier chauffeur bloqué de suivre le flot. Enfin, les passagers à pied suivirent sans même y être conviés, comme les invités à la sortie d’un mariage ou d’un enterrement.

Là-haut, quelques enfants attendaient leurs parents de retour d’une journée de travail ; une jeune fille étreignit avec ardeur son fiancé parti le matin même, et un souriant habitant leva sa casquette en me regardant monter : être le seul passager chargé d’un sac-à-dos me désignait sans hésitation.

— Bon voyage ? demanda-t-il en me serrant la main.

— Vous habitez un beau village, vu de la Seine, lui répondis-je.

Les premiers jours en Normandie m’avaient appris qu’il était inutile de répondre à la question posée, il valait mieux parler de tout et de rien, surtout flatter.

— Ma femme nous attend à la maison ; elle met la dernière main pour bien vous accueillir…

Lui aussi ne donnait pas suite à mon observation.

Monsieur Jean était amoureux de sa cité, il en connaissait l’histoire et même les histoires ; il était capable d’en rapporter les faits, les légendes, les anecdotes, tant réelles qu’imaginaires. Il m’entraînait vers le quai :

— Regardez si c’est beau !

La ville était alanguie au bord de la Seine, les bateaux se suivaient à une allure tranquille, le bac repartait vers l’autre rive avec sa minutie de métronome.

Monsieur Jean expliqua les bacs à rames, qui franchissaient le fleuve depuis la plus haute antiquité, puis ceux à moteur. Il se désolait des raffineries plantées « de l’autre côté de l’eau », il en regrettait les odeurs, mais se félicitait du travail qu’elles offraient.

Mon guide commentait d’anciennes maisons à pans de bois préservées de l’usure du temps ; il évoquait avec science les soubresauts de l’Histoire :

— Vous savez qu’on vous accueille comme on aurait accueilli Henri IV ?

Et sans même écouter ma réaction :

— Il faudra que je vous raconte cette drôle d’histoire !

Les guerres de religion ont meurtri le lieu, les constructions et les ravages se sont succédé. Monsieur Jean connaissait mille choses et en disait des millions, tant il se répétait, s’enthousiasmait et livrait force détails.

— Ah, mais j’allais oublier ! s’exclama-t-il. Je ne vous ai pas encore parlé de Rose ?

— Non, avouai-je de manière incertaine après tant d’anecdotes entremêlées, tant de notions mélangées. Mais rose, vous voulez parler d’une bouture locale ou de… ?

— C’est bien ce que je craignais ! Excusez mon étourderie : c’est l’âge !… Mais puisqu’il est encore temps de me rattraper, allons-y sans tarder.

Nous déambulions dans la Grand-rue. Mon guide s’excusait de son pas tantôt hésitant, tantôt alerte. Il attribuait cette irrégularité à sa « vieillerie » :

— Ça ne vous fatigue pas, au moins ?… Vous, avec la randonnée, vous êtes plus entraîné que moi !

Passant devant la Maison royale, il expliquait la tradition selon laquelle le roi Henri IV y aurait séjourné :

— Alors que la construction de la demeure est bien plus récente que le Vert galant… C’est drôle, non ?

Trottinant devant la maison du passeur, il détailla le motif de la corde qui court le long de la sablière. Rien n’arrêtait ses paroles, ses souvenirs, sa bonhomie naturelle.

— Nous sommes presque arrivés… là où j’aurais dû vous emmener en premier, lâcha-t-il en prenant un air grave et attristé.

Il interrompit sa course, se tourna vers moi, prit mon poignet dans sa main flétrie. Son regard se planta dans mes yeux. Un long silence prolongeait ses gestes lents. Il devenait pesant.

Nous étions devant l’église de Quillebeuf et il montrait la pelouse étalée sous nos yeux :

— Naguère le cimetière se trouvait là où nous sommes… Rien d’étonnant, dans la plupart des villages, cimetière et église étaient voisins. Dans les vieux plans de la commune, le bout de rue qui longe le monument portait le nom de « rue du Cimetière ».

Puis il aborda le souvenir qu’il tenait tant à m’exposer. Autrefois, au milieu des rangées de plaques funéraires, une tombe se remarquait par son bloc de marbre blanc : une rangée de rosiers la ceinturait et une grille de bois était censée la protéger. Sur une des faces de marbre, une jeune fille et un esquif étaient grossièrement sculptés.

— Rien de bien joli, concéda-t-il, l’œuvre naïve d’un ouvrier peu habile… sans doute !

Le bateau avait l’air de naviguer sur une mer orageuse, le mât brisé, la voile déchirée ; la jeune fille avait la chevelure dénouée, les angoisses de la mort se lisaient sur son visage. Elle semblait se débattre contre les flots, sa main contractée brandissait un bouquet.