Robert le Diable : mythe ou réalité ?

Le nom est célèbre. Un fier château dressé en surplomb de la Seine, en aval de Rouen, bordé par l’autoroute de Normandie le partage avec un chétif papillon brun. Ce nom se retrouve aussi dans quelques aménagements médiévaux dans la Sarthe. Les Normands ayant voyagé, des peintures illustrant l’histoire ornaient les voûtes d’une église de Palerme, une tour de Londres en portait le nom ! Aujourd'hui, un groupe rock et une "b.d." l'ont pour titre.
Ces indices sont autant de marques d’un personnage remarquable. Mais leur extrême variété, tant dans la formulation que dans la situation géographique, ne peut qu’intriguer. Aucune explication unique et rationnelle n’a jamais pu recueillir l‘unanimité.
C’est donc un faisceau d’observations qu’il faut tisser et croiser pour comprendre ce personnage extraordinaire.

L'épopée

Le texte est accessible en deux versions :

ROBERT LE DIABLE, roman du XIIe siècle

traduit par Alexandre Micha (Garnier Flammarion)

Le récit le plus ancien, transcrit dans un langage contemporain.


L'ÉPOPÉE DE ROBERT LE DIABLE

écrit par Jean-Patrick Beaufreton (La Piterne)

Le monologue pour conter l'histoire sur scène.

Robert historique ?

La première question posée à propos de Robert le Diable est de savoir quel personnage historique a servi de modèle pour cette merveilleuse épopée. L’auteur du Roman du XIIe siècle est resté anonyme (mystère supplémentaire à l’intrigue), il est donc impossible de savoir à qui il pensait et quelles étaient ses sources d’inspiration ou d’information.
Plusieurs historiens sérieux ont vainement cherché un homme précis.
Les noms les plus cités sont ceux de
Robert le Magnifique (père de Guillaume le Conquérant)
Robert de Courteheuse (le fils du Conquérant)
D’aucuns voudraient le rapprocher de
Robert de Guiscard - qui partit en croisade
Robert II de Bellême - célèbre pour son autorité musclée à la fin du XIème siècle.
Hormis le prénom commun, bien peu d’éléments de leurs existences respectives ne sont similaires à ceux évoqués dans la vie de Robert le Diable ... et aucune de leurs mères n’a mérité qu’on l’assimile à une désespérée implorant Satan.
Il faut remarquer que les indices vérifiables sont fort minces dans le récit. Tout d’abord, parmi les protagonistes :
le pape n’est pas identifié
ni l’empereur de Rome
ni les assaillants "infidèles"
Les seuls personnages nommément cités, le duc Aubert et la duchesse Inde, n’ont jamais existé dans la dynastie normande.
Robert le Diable n’a donc ni contemporains, ni parents 

Ensuite, si l’on s’en tient aux épisodes successifs de son existence, on ne remarque aucun "héritier du duché de Normandie" qui ait, tout à la fois ou séparément  saccagé sa région, pris l’exil volontaire et renoncé à régner.
Robert le Diable n’a pas de vérité historique en Normandie !

Enfin, aucune date n’est clairement mentionnée, aucune période n’est précise, et les indications fournies ne peuvent nullement coïncider : le dernier empereur romain, Alexandre Sévère II, mourut en août 235 ; le titre de pape n’a été réservé à l’évêque de Rome qu’avec Jean VIII qui siégea de 872 à 882 le duché de Normandie fut fondé au Xe siècle.
Robert le Diable n’a pas de place claire dans le temps !

En 1851, Florent RICHOMME résumait la conjoncture en écrivant :
"Robert a vécu dans ce lointain historique ; son père gouvernait la Normandie, en qualité de duc, dans le temps où il n’y avait pas de Normandie et où le pays de Normandie n’avait pas de duc."
Visiblement, Robert est fort peu historique. Il faut rechercher sa "généalogie" ailleurs que dans l’Histoire.

Robert légendaire ?

Les thèmes composant la trame du récit se retrouvent dans d’autres œuvres littéraires, les contes et les légendes appartenant à la littérature orale.
Aarne et Thompson ont classifié une immense quantité de contes ; ils ont regroupé sous la référence AT 314 une série d’histoires proches de celle-ci, elles ont pour titre générique "le teigneux".
Elles se résument de la façon suivante :
Un haut personnage vit, sous des traits fort modestes, dans une cour étrangère.
Incognito, il aide le roi à remporter une victoire.
La fille du roi sait et révèle la vérité.
Certes, ces traits grossièrement dressés semblent correspondre à la partie "romaine" de la légende ; mais certains aspects sont spécifiques au récit et intriguent le lecteur :
Robert est normand
C’est un noble
Il est d'une violence extrême
Il métamorphose cette rage en dévotion exorbitante.
Ces points n’apparaissent pas dans la famille de contes recensés par Aarne et Thompson ; ils ne sont pas le fruit d’un hasard, ils doivent avoir une raison d’être.
Le récit qui offre les traits de la légende prend une nouvelle dimension : un témoignage de l’époque où il fut créé. De la même manière, il sera amendé à divers moments et revêtira des habits plus "à la mode".

Témoin de son temps
La première version écrite date du XIIe siècle. Bien que son auteur soit inconnu, il est permis de penser qu’il a repris quelques idées dans l’air du temps.
Les Normands - ou plutôt les Vikings - avaient depuis plusieurs siècles une réputation atroce ; leurs expéditions au départ des lugubres drakkars ont laissé de sinistres souvenirs, visant sans discernement les territoires saccagés et les établissements monastiques à dévaster. De là à affirmer qu’un héros agressif et satanique ne pouvait être que normand, il n’y a qu’un pas facile à franchir... De nos jours, les histoires "belges" ne s’embarrassent pas non plus d'analyses et de vraisemblances fines !
Ces envahisseurs n’ont conclu de trêve qu’en 911, à Saint-Clair-sur-Epte, soit juste deux siècles avant la rédaction de l'épopée. Rien d’étonnant de trouver chez ces gens-là, des personnes fréquentables, comme le duc et la duchesse, et qu’ils aient un rejeton - la seconde génération - moins assimilé à la culture franco-médiévale !
Pour accentuer l’origine normande, quel plus beau prénom que celui de Robert : plusieurs ducs avérés de la région l’ont porté eux-mêmes. Amable Tastu notait en 1848 que Rollon lui-même était parfois appelé "Robert 1er". Par ailleurs, ce prénom est souvent confondu avec Satan ; ainsi Jules Lecœur note dans les "Esquisses du Bocage Normand" : pour le paysan, le noir est la couleur néfaste. C'est d'ailleurs celle du deuil, et c'est aussi celle qu'on attribue au diable. On dit "né comme le diable", dont un chat noir est la personnification ; et c'est pour cela qu'on donne souvent le nom de Robert aux chats de robe noire, un de ceux que porte le démon.

De façon plus moderne, Pierrot évoque un musicien ; Marie indique la soubrette et Charles-Édouard montre l'aristocrate.

Ainsi donc, une première explication pourrait se résumer de la sorte :
Robert est violent et saccageur
Or les Normands sont violents et saccageurs
Donc Robert est Normand...
Le personnage a trouvé son origine sociologique ; il lui faut trouver une origine sociale !

L'épopée et son époque

Les hommes de la prière (oratores) ont un salut bien plus assuré que les clercs et surtout les laïcs, entendons par là les membres des deux autres ordines : hommes de guerre (bellatores) et hommes du travail des champs (laboratores). Telle est l'idée défendue à la fin du Xème siècle par Abbon de Fleury, abbé de Saint Benoît sur Loire. De ce fait, les prédicants ont l’objectif de guider et dominer la société séculière, par leur médiation avec le ciel.
Or quel est le parcours suivi par le héros de la légende ?
Fils de duc, il est destiné à devenir chevalier, guerrier, gouverneur.
Mais prenant conscience de sa condition, qui de plus est entachée de satanisme, il opte pour le retrait de la société ; bref, le soldat veut devenir pénitent.
Toutefois, au cours des trois assauts Sarrasins, il montre que sa nouvelle condition ne l’empêche pas d’être plus valeureux que ses anciens pairs ; le pénitent est meilleur que le guerrier.
Enfin, Robert opte pour le plus total érémitisme, à la place de celui qui l’avait guidé, renonçant aux honneurs et aux plaisirs terrestres ; l'appel du ciel est plus fort que les attraits temporels.

La femme est sournoise, soumise à ses sens et corruptrice de l’homme, sauf la mère d’un saint ou la religieuse cloîtrée. Telle est l'opinion des religieux du Moyen-Âge Les traits de ce sinistre tableau se retrouvent dans les deux rôles féminins de la distribution :
1. la mère de Robert le Diable arrive à ses fins maternels grâce à Satan et à ses ébats avec le duc
2. la fille de l’empereur romain souhaite détourner le héros de sa destinée céleste par un mariage d‘amour.

Ultime coïncidence, la papauté condamnait la pratique des tournois chevaleresques. Le concile de Latran, en 1139, rappelait que les victimes de cette épreuve se verraient refuser une sépulture chrétienne. Même si, animés par d'autres intérêts, les abbés et les chapelains passaient outre la directive papale, l’idée était bel et bien annoncée. Et dans l’épopée de Robert, ce dernier manifeste sa plus violente insoumission à l’ordre séculier au cours d’un tournoi organisé par son père !


La légende de Robert le Diable paraît comme une œuvre de propagande, un moyen de diffuser les idées défendues par le milieu religieux, contradicteur du pouvoir civil et seigneurial. Il est à cet égard curieux de remarquer que la troisième ordine, celle des laboratores qui travaillent les champs, est totalement absente du récit.
Tout porte même à penser que l’auteur est impliqué dans un tel débat : ce devait être un moine, rares lettrés de l‘époque, ou un clerc proche du monde monastique. "Qu’importe, il a su unir dans une admirable alliance les élans de la poésie et les aspirations de la foi, par laquelle les plus belles créations du génie poétique devenaient un élément sérieux de piété et rendaient témoignage à la grande vérité de notre destinée éternelle." (Florent Richomme, 1851)

L'histoire de l'épopée

Personnage sans époque, excessif et outrancier, rien ne semblait prédire à Robert le Diable une brillante carrière. Et pourtant le récit a connu une progéniture abondante.
Le Dominicain Étienne de Bourbon en fait un exemplum : le XIIe siècle n’est pas encore achevé.
Les Croniques de Normandie s’ouvrent sur cette biographie ; les jongleurs en font un Dit de Robert le Dyable comportant 254 strophes de quatre vers monorimes (réédité à Rouen en 1835), avec lequel ils animent foires et parvis.
Puis il devient un Mystère pour la représentation scénique et un Miracle de Nostre-Dame de Robert le Dyable, fils du duc de Normandie, à qui il fut enjoint pour ses méfaits, qu’il fait le fou sans parler et depuis ôté Notre-Seigneur, merci de lui, et épousa la fille de l’empereur (Tel était le titre intégral !)
Le XIVe siècle est florissant. Mais le sens moral primitif s’est affaibli ; le dénouement perd son austère signification : Robert épouse la fille de l’empereur, à une époque où la pratique de l’érémitisme disparaît et où la femme gagne en considération !
Au delà des frontières françaises, le XVe siècle voit s’épanouir une version allemande conservée dans quatre manuscrits à Munich et les Anglais lisent un roman en vers, Sir Gowther, inspiré du même contenu.
Puis la prose conteuse succède à la poésie chrétienne. L’imprimerie commence à propager les romans en prose. La plus ancienne édition de cette histoire date de 1496, elle est sortie des presses de Pierre Mareschal et Bernabé Chaussard à Lyon. Au cours des quatre-vingt années qui suivirent, dix autres éditions se succèdent ; un véritable "best-seller".
Au XIXe siècle, la Bibliothèque Bleue de Troyes publie une nouvelle version, diffusée dans les chaumières que visitaient les colporteurs. En 1831, Meyerbeer compose un opéra, sur un livret de Scribe et Delavigne.

Un succès enviable
Quels attraits justifient cet engouement réitéré : la dimension religieuse, sociale ou humaine de l’aventure ? Quelles valeurs ont traversé les siècles pour conserver l’intérêt du public ?
Le message religieux, la conversion et la repentance ne peuvent être retenus comme explications. L’accentuation, plus ou moins marquée d’une version à l’autre, prouve que leur présence et leur modération n’altèrent en rien l’intérêt global. La situation sociale du personnage, son revirement à l’âge de la maturité, le rejet de sa prédestination sembleraient plus satisfaisants pour expliquer le succès. Ces aspects restent inaltérables au temps, aux époques, aux mœurs.
Imagine-t-on un fils de paysan, creusant des sillons sinueux, regrettant ses errements agricoles et décidant de se faire marchand de grains plutôt que laboureur ? La naissance noble de Robert attise d’emblée la curiosité des auditeurs du trouvère ou celle des lecteurs du romancier.
Qui se satisferait d’un récit de vétéran en fin de carrière, jetant un regard sur ses turpitudes passées et dénonçant aux jeunes générations ses erreurs juvéniles ? La capacité de "refaire sa vie" accroît l’intérêt pour le personnage qui a encore un avenir, futur prometteur pour le cœur mais incertain pour la raison.
Enfin, quel plus bel espoir pour le commun des mortels que la possibilité d’échapper à sa destinée première ?
Robert est le héros qui abandonne ses noires impulsions pour vivre sa pleine volonté. Malgré une présentation excessive destinée à frapper les imaginations, c‘est un cheminement qui attire tout à la fois les croyants qui veulent fuir les horreurs de l’enfer, les romantiques qui veulent se dérober aux affres de la vie, les machistes qui veulent s’écarter des effrois féminins, les midinettes sensibles à l’amour inaccessible et bien d’autres encore en quête de l’éternel impossible.
Quelle est la démarche suivie par Robert ? En apparence, c’est le repentir. Si tel était réellement le cas, il se contenterait de se cloîtrer dans un couvent ou de s’isoler dans un ermitage ; en fait, il va bien au delà, en acceptant de subir l’épreuve des plus vils outrages, de la condition la plus misérable, dans le plus strict mutisme et la plus totale soumission. Il force l’admiration en se soumettant volontiers - il ne demande ni report, ni atténuation de la pénitence - et en se l’infligeant au delà de toute humanité - alors que la fille de l’empereur recouvre la parole, lui garde le silence. Il rejoint en cela non seulement le principe de l’épreuve initiatique qu’il faut endurer et réussir, mais aussi celui de l’introspection profonde et silencieuse. Il est le témoignage vivant de la possible quête de soi-même, qui réunit Socrate, Diderot ou Freud.
Ce comportement héroïque est renforcé par la très faible présence de phénomènes magiques. Certes, c’est un messager du ciel qui apporte l’épée et l’écu au fou terré dans la cour du palais impérial de Rome, mais on peut imaginer que cet équipement soit dérobé par le héros lui-même ; certes, la fille de l‘empereur retrouve la parole subitement, mais ce n’est pas plus magique qu’un revirement soudain du père qui croirait en ses signes.
Robert apparaît pleinement comme un homme, comme n’importe quel lecteur, comme n’importe quel auditeur, mais surtout un homme seul face à son destin, capable de se remettre en cause, volontaire pour guider son existence. Et ces aspirations sont universelles, elles traversent les frontières du temps, de la terre, des sexes, des conditions sociales et culturelles.