Jean-Patrick BEAUFRETON

L'ÉPOPÉE DE ROBERT LE DIABLE

 


L'enfance

L’amour des parents descend et ne remonte pas.

Avant même sa naissance, Robert a une histoire… mais il en ignore tous les traits ! Quand la belle duchesse, dame Inde, met au monde l’enfant qu’elle désire tant, ce n’est que fêtes et réjouissances au château du duc Aubert : l’âge des deux parents avance quand, enfin, est annoncée la grande nouvelle qui enorgueillit l’homme et anoblit la femme.
Ce jour illustre s’accompagne de terribles prodiges. Le ciel se couvre de nuages, la foudre gronde, les vents hurlent, comme si un tempestier avait libéré l’ouragan au-dessus de la Seine, des vertes collines et des riches pâturages. Le palais des ducs de Normandie paraît en flammes, les murs tremblent, une tour s’écroule même.
Dans la chambre de la duchesse, une chauve-souris entre et, de ses ailes noires, elle éteint les lumières, plongeant l’enfant et sa mère dans le plus sombre des ténèbres.
Le duc, tout à sa joie, ne remarque rien de ces augures funestes.
Pourtant, quand il fait baptiser son fils du nom de Robert, le nourrisson jette des cris affreux au contact de l’eau bénite sur son front. Pourtant, l’enfant éternue trois fois et trois dents sortent de sa mâchoire ; les autres viennent en quelques heures. Pourtant, quand sa nourrice veut l’allaiter, Robert la mord, avec rage, comme le ferait un cannibale atroce et sanguinaire.
Son air féroce, ses cris rauques, ses dents aiguës effraient tant les femmes que rares sont celles qui acceptent de donner le sein. De plus, une corne est nécessaire pour protéger leurs mamelles.
Dès qu’il se tient debout, ses colères s’enveniment.
À un an, il marche, parle et se fait déjà obéir.
À deux ans, il lance à la tête de ceux qui l’approchent tout ce qu’il trouve sous sa main : vase, coupe, tenture, rien ne résiste à ses emportements infernaux.
À trois ans, il bat et blesse valets et pages dans des éclats de rire démoniaques.
À quatre ans, il assomme les petits garçons venus partager ses jeux et ses plaisirs. Il les roue de coups avec une joie satanique.
À cinq ans, on le surnomme le Diable : il est si méchant que c’est merveille si la terre ne se fend pas sous ses pas.


Sa mère veut l’instruire par un des plus grands savants de toute l’Europe.
Le meilleur maître est appelé à la cour du duc Aubert ; il est réputé dans les arts de l’écriture, de la lecture, des mathématiques, de la philosophie et de l’astronomie. Robert apprend bien, il est vrai. Mais il utilise son savoir à fomenter le mal ; il se sert de ses nouvelles connaissances pour martyriser, meurtrir, morfondre.
Un jour, il cloue au sol les pantoufles de son maître et l’appelle à travers le palais :
— Messire, vous êtes mandé par Monseigneur le duc.
Le savant se hâte d’enfiler ses chaussures, veut courir, obéir aux injonctions du duc, mais il tombe de tout son poids et se casse les deux bras.
Robert est puni pour cette sauvage méchanceté. Il n’en garde pas rancune : il tue son précepteur ! En foulant le cadavre, il s’exclame :
— Voilà, pour ta science. Dorénavant, ni clerc ni autre magister ne saura me donner de leçon.
Robert ne respecte que sa mère ; celle-ci le chérit malgré tous ses vices, elle l’excuse, elle lui pardonne, elle trouve prétexte de son jeune âge. En revanche, Robert craint son père, qu’il voit fort peu au demeurant. De plus, on cache au duc la plupart des méfaits de son fils.
Ainsi, Robert, issu d’une riche famille, se plaît-il à voler, à dévaliser les boutiques, à détrousser les passants. Il se divertit à rosser ceux qu’il dépouille.
Chaque jour, chaque heure, de tous les quartiers de la cité, des faubourgs et villages alentours, des plaintes parviennent aux oreilles des parents ; le duc Aubert s’emporte alors dans des colères sans bornes, mais la duchesse Inde prend la défense de son enfant, elle minimise ses forfaits et invoque des excuses à sa conduite.
— Enfin, soupire le duc, vous connaissez notre fils mieux que moi-même. Par bonheur, Robert arrive à l’âge où je pourrai le nommer chevalier ; une telle cérémonie marque la vie d’un homme de son rang, elle ne manquera pas de le faire réfléchir. Je suis sûr que le mal le délaissera, il ne pensera plus qu’à bien faire. Nanti de son état de chevalier, il saura se montrer sage, raisonné et courtois, ce sera là son premier devoir de noblesse.

Le tournoi

Robert a dix-sept ans lorsque son père veut l’admettre dans l’ordre de la Chevalerie. Pour cette cérémonie importante, il choisit le jour de saint Jean-Baptiste, le 24 juin. Le jour où le soleil est le plus grand, son éclat le plus vif ; cette lumière divine rend la gaieté générale.
Pour annoncer ces belles fêtes, le duc commande un tournoi auquel il invite tous les Chevaliers de Normandie, fidèles et téméraires, et même ceux d’ailleurs.
La veille de ce jour, le duc s’entretient avec son fils pendant un long moment :
— Mon garçon, le temps est venu pour toi d’être un homme. Jusqu’à présent, tu as brûlé ton enfance, tu as sacrifié ta jeunesse. Demain, tu seras un Chevalier, tu auras le droit de porter la lance et l’épée, tu auras le privilège d’être reçu à la cour et d’avoir ta propre bannière. Ces symboles sont des marques ni de guerre, ni de haine, ni d’enfantillages. Cesse toute folie et n’écoute que la raison : c’est ce qu’un père conseille à son fils, c’est ce que ton duc t’ordonne.
Selon la coutume chevaleresque, Robert part passer la veillée dans la chapelle de l’abbaye de Saint-Pierre, appelée depuis l’église Saint-Ouen. Le jeune homme s’y rend, mais il n’y reste guère ; dès qu’il est seul, au lieu de consacrer la nuit au recueillement et à la prière, il saute par-dessus le mur et rejoint des vauriens dans une taverne malfamée, ils l’accueillent par des hourras et des vivats. (...)