Jean-Patrick BEAUFRETON

PÈRE ET MERS


Léo sur l’île

— Captain, Captain. wéveille-toi. L’avant du bateau est en twain de bwuler.
Aux cris de Teriki. je sursaute. Je me gratte le menton et me frotte les yeux. Autour de moi, aucun mouvement, tout est calme et se repose. Ce n’est que ce mauvais rêve. Toujours le même. Il revient de plus en plus souvent depuis quelque temps temps. Ce doit être dû à cette idée angoissante de rester prisonniers de cette île diabolique. Prisonnier à perpétuité, sans condamnation, bagnards oubliés, renégats pour cause de service bien rendu !
Teriki s’est retourné sur son tapa. Il dort, lui. Quel veinard !
Un vrai Tahitien, Teriki. Le visage carré inséparable de son chapeau de coco, la barbe et les cheveux blancs depuis l’éternité. Un corps parfait, grand, musclé, sculpté d’un seul bloc. Les tatouages habillent ses bras et ses mains, des triangles tour à tour vides ou pleins, des profils humains dessinés à angles droits sur les jambes. Toujours pieds nus, athlétique pour courir et nager, adroit pour lancer le javelot, agile pour capturer les poissons à mains nues. Son humeur sans vagues resplendit dans ses longues dents blanches.

Depuis notre arrivée ici. il s’est toujours montré aussi efficace. C’est lui qui a improvisé et installé notre faré [maison traditionnelle construite en matériaux naturels]. Les pieds sont solidement plantés en terre et soutiennent le faitage composé de deux troncs ficelés. Après avoir monté cette charpente de cocotier, Teriki a déchiré des palmes sur toute leur longueur, en deux parties parfaitement égales, et les a tressées en nattes ; aussitôt, les parois étaient installées ! Notre demeure ingénieuse nous abrite du soleil, assurant une protection fort agréable, de la pénombre et de la fraîcheur.
C’est Teriki aussi qui m’a épaulé dans les relevés topographiques. C’est encore lui qui a réussi à agripper la vache domestiquée, notre bonne source de lait. Comme je criais sans cesse à la bête affolée « tais-toi, tais-toi », Teriki lui a donné un prénom du Pacifique : Tetua. Sacré Teriki.

Dés notre arrivée sur Eiao, il a creusé un trou aussi large que profond.
— C’est le fouw', Captain. Avec ça, on mangewa mieux.
Tous les matériaux nécessaires étaient à portée de mains : galets pour tapisser le fond et feuilles de palmier pour tresser le couvercle. Il veille avec minutie sur son installation : pas de cendres encombrantes, pas de charbons inutiles. Teriki vide les braises refroidies, redresse les parois écroulées, restaure le couvercle abimé, approvisionne en bois. Le four. qui m’avait d’abord paru un appareillage rudimentaire, s’est révélé un génial équipement ménager.
De plus, Teriki sait en tirer le plus grand profit ; c’est un cuisinier si rusé que je le soupçonne de m’avoir fait avaler plus de cent fois le même poisson, sans que je ne m’en rende compte ! Ce maitre-queux sait accommoder les ressources de cette île maudite. Elles ne manquent pas en quantité, à coup sûr, mais elles ne sont pas très variées : noix de coco vertes à la chaire si riche et appétissante ; noix de coco mûres dont le lait imbibe les poissons crus ; oranges amères et œufs d’oiseaux à gober. À contrario, les moutons sauvages qui pullulent apparaissent coriaces à dépiauter, à dépecer, à cuire. En heureuse compensation, nous nous sommes aperçus qu’ils sont excellents à déguster. La cuisine de Robinson ne s’invente pas !
Teriki connaît tour de la mer qui nous entoure : les coquillages qui peuplent la côte, les mauvais, les bons et les meilleurs ; les couleurs précises pour apprécier les profondeurs ; les courants alliés des requins et les courants ennemis des pirogues. L’idée nous était vite venue de fabriquer une embarcation pour s’échapper de là, rien n’était plus simple : un tronc évidé pour la coque, un balancier et deux rames grossières auraient suffi à tenter l’évasion. Mais il m’a tout aussi rapidement convaincu d’abandonner ce projet.
— Du haut de toutes les falaises de l’île, mes yeux ne dépassent pas l’howizon des wequins. Dans toutes les diwections, ils habitent les flots. Pawtout. ils sont chez eux.
Son verdict était sans appel. Jamais, aucun sous-entendu, aucune de mes allusions ne réussirent à l’en dissuader.

Pour l’instant, tu dors, mon vieux Teriki. Tu as raison de ne pas perdre ton temps à cogiter, comme moi. Mais je peux te jurer que si on s’en sort vivants de cette guigne insulaire, je ne suis pas près de me laisser enrôler dans des expéditions aussi brouillonnes, aussi improvisées, décidées sur un coup de tête. Bien au contraire, je ferai tout pour avoir mon propre bateau, un voilier, un vrai, pourfendeur des flots, portant des mats comme des flèches de cathédrale, avec son équipage, sa cargaison. Tu seras même mon second ; comme ça, tu pourras continuer à m’appeler “Captain”.
Et de plus, je me promets qu’ils reviendront aussi : ma femme Jeanne, mon garçon Jean et ma petite Léone ! Ils me rejoindront de cette France lointaine, j’en suis certain. Plus rien au monde ne pourra les éloigner. Ni les guerres. ni les gouverneurs, ni les îles à explorer, ni le prix que la République attache à ses îles du Pacifique.

Je n’aurais jamais dû accepter la mission du Gouverneur. Trop beau pour être vrai ! Elle reste gravée dans mon cerveau, cette brève discussion à Tahiti.
Le Gouverneur Général m’est apparu sympathique dès la première minute. Il faut avouer qu’il a une certaine classe : digne, majestueux, noble dans son superbe costume de coton blanc. Il savait ce qu’il voulait. Il le savait trop bien. Il n’y est pas allé par quatre chemins ; dès mon arrivée, il a clairement affiché ses intentions.
— Mon cher Briand, j’ai appris que vous vous morfondez cruellement à parcourir sans cesse les îles avec votre petit cotre. Vous projetez des films quelconques aux populations locales, je crois ? Mais je me suis laissé dire que vous étiez un marin, un vrai ! Vous méritez beaucoup mieux que ce que vous connaissez.
Il savait s’y prendre, choisir le sujet, les termes adéquats pour convaincre, stimuler. (...)