Jean-Patrick BEAUFRETON

S'AIDER OU CREVER



I - La peur
Mardi 21 janvier 1845


Ce matin, il fait frisquet. Le crachin glace le dos. Ça fait plusieurs jours que ce triste temps pénètre les os.
La ville se réveille. Petit à petit, elle accélère. Il y a belle lurette que les chaudières des filatures ont craché leurs premières vapeurs. Les roues à aubes poursuivent leurs tournoiements, les ouvriers s’activent à ourdir, filer, tisser dans le ronronnement infernal. Le sabot des retardataires résonne sur le pavé des rues.
Aubé quitte son fond de cours et descend la rue qui file droit vers l’église.
Pour lui seul, un petit taudis, ça suffit bien. Il est tranquille et même heureux. Pour rien au monde, il ne changerait sa vie partagée entre les chantiers en plein air avec Canteloup et les bons moments au café du père Quettier. En singeant les mauvais poètes, Aubé dit lui-même : « je suis un ouvrier peinard, qui est sans histoire et qui aime les coups à boire ». Il ne s’imagine pas un seul instant trimer dans une usine ou un atelier, enfermé toute la sainte journée avec un petit chef sur le dos. Il a trop connu ce genre de condition quand il était gamin : rattacheur était son métier puis blanchisseur. Et de cette ambiance, il en a souffert aussi pendant les années passées à peigner la laine derrière les barreaux de la Maison Centrale.
Aubé s’indigne de voir les retardataires trotter vers leur calvaire, eux qu’on prétend des citoyens libres. C'est parfois une femme retenue par un mari rentré ivre la veille et qui réclame son « café du pauvre », le miséreux câlin furtif du matin, avant de l’expédier travailler. Ce sont souvent des enfants que le sommeil ne délivre qu’à regret.
– Belles viandes à machines, ronchonne le journalier, on me dira qu'ils ont pas le choix, mais c’est le ventre qui commande.
Aubé relève le col de son paletot, cale sa besace au creux de l’épaule et marche vers le chantier. Tant qu’il est dans la Grande Rue, bordée d’ateliers et de boutiques, il économise la chandelle de sa lanterne, il l’allumera plus tard. Sept coups sonnent au clocher ; ce n’est plus l’heure de traîner. Il presse le pas pour rejoindre le père Canteloup.
Voilà plusieurs mois qu’Aubé œuvre avec Canteloup, ils sont devenus comme des jumeaux, des comparses, des complices presque. À tel point qu’on les appelle « les gars ». Ainsi au cabaret, le patron sert deux chopines pour « les gars » et les autres ouvriers interpellent les compagnons sur leur journée de travail, leurs peines et même leur couple.
– Dites donc, « les gars », quand que vous êtes dans votre trou, c’est qui qu’est dessus, c’est qui qu’est dessous ?
Face aux éclats de rire, Alexandre a tendance à prendre la mouche, toujours prêt à frictionner les côtes des persifleurs. Canteloup plaque sa forte main sur l’avant-bras tatoué du copain, affirme que c’est une blague, pas une chicane.

Mais à cette heure matinale, ce n’est pas le moment de se distraire en songeant au café du père Quettier. Le chantier attend en haut du chemin d’Évreux et le client n’est pas n’importe qui : le Bureau de l’Octroi. Le responsable, Monsieur Bertrand, répète à l’envi qu’il est redevable du denier public et qu’un sou mal utilisé est un sou volé au royaume.
– À l’écouter, rappelle souvent l'ouvrier, on dirait un pair de France. Avec ses grands airs, alors que c’est juste un conseiller municipal. Rien de plus !
Aubé retrouve Canteloup sur la petite place bordée par les anciens remparts, ils franchissent la porte de la Société et entament la route qui s’élève en douceur. Ils longent les murs de briques d’une filature neuve, fière de ses trois étages de fenêtres tracées au cordeau avec des pierres blanches aux encoignures. Puis le chemin glisse devant les murets de belles propriétés qui exhibent leurs façades virginales, leurs parcs verdoyants et leurs allées ratissées avec soin. Si tôt le matin, tout paraît endormi. Toits, pelouses, graviers sont enrobés par la nuit ; quelques lumières pâles confèrent calme et sérénité. Tout atteste de la majesté des lieux.
Canteloup garde l’œil rivé sur les galoches qui le mènent au labeur, tandis qu’Aubé considère les demeures et grommelle sur l’inégalité entre patrons, bien au chaud, et ouvriers, bien en peine.
– Tiens, faudrait faire comme nos aïeux, une bonne révolution, redonner la République pour l’égalité et la fraternité entre les hommes, tous libres et tous égaux !
Canteloup connaît la chanson, il sait presque les paroles par cœur. Ça l’amuse d’entendre le copain s’exciter tout seul, surtout quand il accélère le débit mot après mot. À chaque passage, presque aux mêmes endroits, Canteloup rétorque que c’est la Révolution qui a amené Napoléon et Napoléon qui a ramené le roi. Plus vite qu’on ne l’aurait cru.
– T’es né quand, toi, l’Alexandre ?
Aubé réfléchit, il connaît à peu près son âge, même s’il augmente assez vite. Sa mère lui a parlé de sa naissance à Incarvillle, du père dont elle n’est pas sûre et de la misère qu’elle a eue à l’élever toute seule. Mais tout ça, ce sont des vieilles histoires dont il ne s’entretient guère.
– 1811 ou début de 1812, avance-t-il avec incertitude.
Canteloup est certain de dominer son collègue. L’artisan solitaire, qui a tracé sa carrière de maçon sans l’aide de personne, martèle alors quelques souvenirs et termine en assénant sa vérité :
– En ce temps-là, mon petit, fallait déjà que je gagne ma gamelle. Je peux te dire que ton Empereur et tes rois, Louis, Charles ou encore Louis-Philippe, ils l’ont pas remplie, ma gamelle. Si tu veux manger, même si c’est pas tous les jours à ta faim, compte plutôt sur tes bras que sur leurs couronnes. Et si toi, tu veux garder la tête, surveille d’abord ta langue…
Aubé traduit le message, il sait bien que la politique est réservée à ceux qui ont du bien, lui ne possède rien que ses bras. Comme il ne paie pas l’impôt et qu’en plus il a déjà passé une grosse poignée d’années dans les geôles du royaume, il ne lui reste plus qu’un seul droit : se taire. (...)