Jean-Patrick BEAUFRETON

TOUS CONTES FAITS

 

Nina

 

Nina était née dans une famille ordinaire, simple et modeste. Son père partait avant l’aube vers l’usine qui ne le libérait que dans l’après-midi. Il complétait ses maigres mois en jardinant un lopin de terre ou en plongeant la ligne dans la Seine voisine. C’étaient là ses heures de fraîcheur et de tranquillité ; quand une péniche passait, une vaguelette venait heurter la berge et réveillait le pécheur assoupi. Parfois Nina le suivait sur ses courtes jambes et l’enfant patientait avec le sourire jusqu’au cinquième poisson déposé dans le panier à couvercle. Ces jours-là, le père racontait, avec fierté et bonhomie, que sa « petite » avait capturé elle-même et enfermé toute seule les meilleurs poissons du fleuve.

Nina a grandi avec ses deux frères aînés. Ils étaient les complices des farces faites aux parents, au chat Félix ou aux voisins complaisants. Leur mère avait une excellente réputation pour sa bravoure et son courage, toujours volontaire pour donner un coup de main : un jour pour un commerçant qui recevait une énorme livraison à mettre en rayons, un autre pour une famille qui mariait un enfant ou enterrait un ancêtre. Elle était connue de tout le voisinage. Pour la demander, il suffisait d’arrêter un enfant ; le gamin détalait illico vers la maison et la mère arrivait sur le champ à la bonne adresse. Les enfants suivaient cet exemple apprécié de tous ; à l’école, les maîtres se félicitaient des devoirs prêts à l’heure et des leçons apprises, à défaut d’être retenues.

Nina suivit une scolarité docile jusqu’au collège. Elle montrait le talent de faire vibrer les mots, ses rédactions étaient clamées en exemples et les poèmes chantaient entre ses lèvres. Elle avait rêvé de devenir professeur, mais elle comprit avec regret que ses parents n’en avaient pas les moyens. Le principal du collège l’inscrivit en secrétariat où elle s’ennuyait à en mourir, se demandant ce qu’elle y faisait, ce qu’elle en attendait, ce qu’elle pouvait bien en espérer. Plusieurs fois, elle songea s’arrêter, mais elle n’en avait pas le droit, car ses parents lui interdirent. Elle obtint un maigre certificat la veille de son seizième été. Aussitôt elle se sentit soulagée, libérée de la prison des innocents.

Nina a trouvé un travail dans la supérette où sa mère s’était toujours montrée fiable et disponible. Quand la jeune fille se présenta, le patron l’accepta aussitôt, à condition qu’elle fût permanente et qu’elle aidât aussi bien en réserve qu’en rayons, et même à la caisse ; c’était merveilleux pour Nina. Elle n’en imaginait pas tant, elle qui craignait être prise pour seulement dédoubler les bras de sa mère. Quand elle annonça son embauche à la maison, elle eut en prime la surprise d’être enlacée : les deux générations devenaient des collègues. Ses parents étaient fiers de leur « petite », ils la promurent au grade de jeune fille. Bien vite, l’employée découvrit les difficultés et les joies des adultes : les souriants et les tire-au-flanc, les patients et les râleurs. Les masques portés dans la ville tombaient l’un après l’autre : les timides parlaient, les polis trépignaient, les réservés s’impatientaient.

Nina rangeait les marchandises entreposées dans l’arrière du magasin, tenait la caisse aux heures de pointe et prenait sa pause en buvant un éternel chocolat dilué dans beaucoup de lait. Elle acceptait les heures supplémentaires du vendredi que les mères de famille évitaient ; elle avait une idée secrète dans sa tête de fille courageuse : se payer elle-même son permis, sans rien demander à personne, ni pour le code, ni pour la conduite. Nina remettait à ses parents un tiers de son salaire pour la pension, mais son père soutint avec fermeté que les primes et les « heures sup » avaient été gagnées par ses propres efforts et qu’elles n’entraient pas dans le calcul, car Nina ne coûtait pas plus cher pour autant à la maison. Ainsi, elle apprenait avec le sourire à voir la vie au présent et la dessiner au futur.

Nina connut son premier bal, le soir de la Saint-Jean. Ses parents rentrèrent quand les flammes diminuaient dans le ciel rougi et accep-tèrent que leur fille restât à la fête, sans eux. Toutefois, ils fixèrent les règles : ne jamais s’éloigner de ses frères et rentrer avant une heure, même si les garçons prolongeaient leur soirée. Nina était tellement heureuse du droit accordé que toutes les contraintes lui semblaient légères comme le souffle de la liberté. Elle s’émerveilla des musiques, bien que fortes, et des lumières clignotantes, bien qu’éblouissantes ; elle en avait souvent rêvé en entendant les élèves de sa classe qui s’en gaussaient et habillaient ces soirées d’une telle banalité que Nina y attendait de la douceur ouatée. Ce soir-là, elle dansa avec Gérard : elle y fut autorisée parce que c’était le copain de son frère aîné ! Elle eut beau bafouiller qu’elle ne savait pas danser, qu’elle se sentait maladroi-te, et même un peu nunuche, il l’a prise dans ses bras et lui a montré comment glisser les pieds sur le plancher. Ils ne se sont pas quittés un seul instant, riant, chantant, virevoltant, se promettant de se retrouver bientôt et s’échangeant leurs numéros de portable… sans promesses… sans obligations… seulement si l’un ou l’autre « voulait appeler ».

Nina surveillait son écran à chaque pause. Elle attendait que Gérard « voulût bien », car elle avait toujours entendu dire qu’une fille honnête n’avait pas le droit d’avoir envie, qu’elle ne devait surtout pas « faire le premier pas ». Après plusieurs jours d’amertume, un court message lui annonça que le camionneur était bloqué sur un parking, qu’il pensait bien à elle et l’invitait au bal du 14 juillet – si elle était d’accord et ses parents aussi. Dès lors, les échanges suivirent un rite qui se sacralisa : Gérard signalait ses attentes devant un quai de chargement, Nina pianotait dès que quelques minutes de repos arrivaient. Quand les deux moments coïncidaient, elle disparaissait entre les cartons à vider et susurrait dans le combiné les mots secrets que partagent tous les cœurs enflammés. Nulle pause sans texto ou sans paroles douces.