Jean-Baptiste-Cousin de GRAINVILLE

LE DERNIER HOMME



Proche les ruines de Palmyre, il est un antre solitaire, si redouté des Syriens, qu’ils l’ont appelé la caverne de la mort. Jamais les hommes n’y sont entrés sans recevoir aussitôt le châtiment de leur audace. On raconte que des Français intrépides osèrent y pénétrer les armes à la main, qu’ils y furent égorgés, et qu’au retour de l’aurore on trouva dans les déserts d’alentour leurs membres dispersés Lorsque les nuits sont paisibles et silencieuses, on entend gémir cette caverne ; souvent il en sort des cris tumultueux, qui ressemblent aux clameurs d’une grande multitude ; quelquefois elle vomit des tourbillons de flammes, la terre tremble, et les ruines de Palmyre sont agitées comme les flots de la mer.
J’avais parcouru, l’Afrique, remonté les bords de la mer Rouge et traversé la Palestine. Je ne sais quelle inspiration secrète me guida ; je voulus voir cette ville superbe où régna Zénobie, et surtout l’antre redoutable que l’on croyait habité par la mort. Je m’y rendis accompagné de plusieurs Syriens. L’aspect de cette caverne n’eut rien qui m’effraya : la porte toujours ouverte, ombragée par les pampres d’une vigne sauvage, invitait le voyageur à se reposer sous sa voûte profonde : aucun monstre n’en défendait l’entrée, la seule terreur qui veillait à sa garde la rendait inaccessible.
Tandis que je la considérais d’un cet attentif, je vis paraitre sur le sommet de l’antre un homme armé d’un flambeau : ses yeux étaient vifs et perçants, son front majestueux semblait le siège de la paix ; on eût dit qu’il jouissait d’un calme parfait, comme s’il eût toujours vécu dans le présent, sans connaître la crainte et l’espérance. J’ignore de quelle manière il me communiqua ses pensées ; mais je compris qu’il m’appelait dans ce lieu. Je m’y sentis entraîné par une force irrésistible et soudaine. Et, malgré la frayeur et les cris des Syriens qui voulurent m’arrêter, je m’élançai dans la caverne.
J’y marchai longtemps au milieu d’épaisses ténèbres, étonné moi-même de ma hardiesse, qui croissait à mesure que j’avançais dans ce lieu terrible. Tout à coup je perds l’usage des mouvements de mon corps ; mes pieds refusent de m’obéir ; je deviens immobile comme une statue ; l’air que je respirais m’échappe ; il me semble que je suis dans le vide, où vivant sans pouvoir agir, je goûte un repos entier. Plaisir inconnu de l’homme et si délicieux, qu’il surpasse les plus douces voluptés ! Soudain, la nuit dont j’étais enveloppé se dissipe ; un jour pur m’éclaire, et je vois les objets qui m’environnent.
Je me trouve dans un cirque bâti avec la pierre des plus durs rochers, vis-à-vis d’un trône de saphir, semblable, pour la forme, au fameux trépied des prêtresses d’Apollon. Ce trône est couronné par des nuages d’or et d’azur, qu’un pouvoir invisible retient suspendus ; une flamme immobile et sans fumée brille sur un nombre infini de flambeaux, les murs du cirque sont couverts de miroirs magiques où l’œil qui s’y plonge aperçoit un immense horizon. À ma droite, aux pieds d’une colonne de diamant, est enchaîné un vieillard robuste dont les épaules sont mutilées et qui regarde avec douleur les éclats d’une horloge brisée, et deux ailes sanglantes sur la terre étendues.
Alors, sans le secours de la voix et par des moyens que j’ignore, un esprit qui résidait dans le trépied me dit : J’ai puni de mort les téméraires qui, méprisant la crainte que ma demeure inspire, crurent que leur audace pouvait s’en frayer l’entrée ; ne crains pas la même destinée, toi que j’y viens d’appeler : je suis l’esprit céleste à qui l’éternel avenir est connu ; tous les événements sont pour moi comme s’ils étaient écoulés. Ici le temps est chargé de chaînes, et son empire détruit. Je suis le père des pressentiments et des songes ; je dictai les oracles, j’inspirai les fameux politiques. Aussitôt qu’un mortel souille ses mains d’un forfait, j’approche de ses yeux tout l’appareil du châtiment que la justice humaine lui réserve, et, pour le tourmenter, je le fais prophète de son supplice et de sa mort. Si j’ai conduit tes pas dans cette caverne, j’ai voulu lever pour toi le voile qui dérobe aux mortels le sombre avenir, et te rendre spectateur de la scène qui terminera les destins de l’univers. Dans ces miroirs magiques qui t’environnent, le dernier homme va paraître à tes yeux. Là, comme sur un théâtre où des acteurs représentent des héros qui ne sont plus, tu l’entendras converser avec les personnages les plus illustres du dernier siècle de la terre ; tu liras dans son âme ses plus secrètes pensées, et tu seras le témoin et le juge de ses actions. Ce n’est pas que je prétende, par ce spectacle, satisfaire seulement tes désirs curieux, un dessein plus noble m’anime, le dernier homme manquera d’une postérité qui lé connaisse et l’admire. Je veux qu’avant de naître il vive dans la mémoire, célèbre ses combats et sa victoire sur lui-même. Dis quelles peines il souffrira pour abréger les maux du genre humain, terminer le règne du temps, et hâter le jour des récompenses éternelles attendu par les justes ; révèle aux hommes cette histoire digne de leur être racontée ; mais sois attentif ; ce grand spectacle va passer rapidement et s’évanouir pour jamais.
Après que l’esprit céleste m’eut dévoilé ses intentions, l’air rentre avec bruit dans la salle où je suis ; je le sens, je le respire, il circule dans mes veines, et me rend le mouvement que j’avais perdu : de même tout change, tout s’anime autour de moi ; la flamme des flambeaux s’agite, les images suspendues sur le trône se balancent avec grâce, le vieillard enchaîné brise ses liens, reprend ses ailes et s’envole.
Aussitôt dans le miroir magique placé devant moi s’élève un palais superbe, ouvrage des souverains les plus puissants de la terre, mais que le temps commençait à dégrader. Sous un de ses péristyles, je vois s’avancer à pas lents une femme (...)