Gustave DESNOIRESTERRES

LES TALONS ROUGES



Le toutou de la maréchale

Depuis sa disgrâce, M. d’Argenson habitait sa terre des Ormes, ne supportant guère plus philosophiquement son exil que le duc de Choiseul, qui tenait une sorte de cour, à Chanteloup où il ne manquait ni de flatteurs ni de courtisans. Confiné dans un coin de la Touraine, il n’avait pas envisagé aussi sereinement qu’il l’eût dit peut-être la nécessité de vivre au sein de ce jardin de la France dont un petit nombre de vrais amis venait rompre l’agreste et plus que supportable uniformité. Frère du ministre des affaires étrangères, de ce marquis d’Argenson qu’on appelait d’Argenson la bête, parce qu’il avait moins d’éclat, sinon de qualités solides, que son cadet, M. de Voyer était un homme plein de goût et de connaissances, joignant infiniment d’esprit à beaucoup d’aménité et d’un commerce charmant que les ennuis de l’exil avaient sensiblement altéré, s’il faut en croire Marmontel. Il fut lié avec la plupart des célébrités du XVIIIe siècle, avec l’abbé Alari de l’Académie française, Helvétius, Montesquieu, le président Hénault, le docteur Vernage, avec ces deux derniers surtout, qui étaient entrés plus que tous les autres dans l’intimité de l’ancien ministre de la guerre.
Le président Hénault est trop connu pour que nous ne nous dispensions point de faire son portrait ; quant au docteur, c’est autre chose. Vernage était un vieillard de soixante-quatre ans environ : son amour du travail, son zèle à voler au lit du malade ; le fardeau d’une chaire à la Faculté, avaient délabré un tempérament qui n’avait jamais été robuste ; aussi, depuis quelque temps, le besoin d’un repos absolu s’était-il fait assez impérieusement sentir pour n’être pas combattu davantage. Vernage, à son grand regret, avait dû se condamner à une inaction dont il fut tout d’abord effrayé et il était fort embarrassé de l’emploi de ses heures, lorsqu’il reçut une lettre de M. de Voyer contenant une invitation pressante de venir passer tout l’été à sa terre des Ormes, où l’amitié se disposait à le recevoir les bras ouverts et à le festoyer de son mieux.
Ce n’était pas le cas d’hésiter : le docteur s’encaissa dans sa chaise, et fouette, cocher ! La petite colonie se composait invariablement des mêmes habitués, parmi lesquels figurait, en première ligne, le président ; c’étaient les mêmes visages, – sauf un. Mais de celui-là est-il urgent que nous vous entretenions, car il tourna deux bien graves têtes et ralluma le volcan que la neige des années eût dû avoir éteint depuis longtemps. C’est en dire assez, et vous avez deviné de reste le sexe de ce visage-là.
Mademoiselle de Quinemont, que M. d’Argenson semblait chérir d’une affection toute paternelle, était une jeune personne de condition, d’une mine ravissante, réservée, comme si elle eût senti les dangers d’être belle, et un peu mélancolique, car elle songeait déjà peut-être à un avenir que l’absence d’une dot consignait entre les quatre murailles d’un cloître ; et ce n’est pas là l’avenir que l’on choisirait lorsqu’on est jolie, qu’on a vingt ans, et que le cœur ne demande qu’à battre. Si cette perspective était assez triste, du moins était-il raisonnable de chercher à s’y habituer et mademoiselle de Quinemont, dont la rectitude de sens avait précédé l’expérience, n’était pas romanesque au point d’espérer rencontrer une âme jeune et généreuse qui oubliât la dot devant les charmes de la figure. Il suffit d’être jolie pour trouver des amants ; est-ce bien indispensable même ? mais un mari ne se contente point d’aussi peu, et mademoiselle de Quinemont n’avait pas d’autre fortune que ses grands beaux yeux bruns.
M. de Vernage fut frappé de ses grâces naïves, de sa simplicité exempte de toute coquetterie, et surtout de cette maturité de raison qui n’était pas de son âge. Le bon docteur n’avait jamais eu assez de temps à sa disposition pour le dépenser aux pieds de quelque Omphale ; aussi n’avait-il jamais aimé. À la vue de la protégée du marquis, il sentit que son heure à lui était venue, quoique un peu tard et cette découverte ne laissa pas que de le plonger dans un certain émoi. Aimer à soixante-quatre ans quelle extravagance Mais ne fait-on pas des folies à tout âge ? D’ailleurs, était-ce bien une folie ? S’il était trop vieux pour l’amour, à la place de ce sentiment exalté qui n’est que gênant dans le mariage, ne pouvait-il pas inspirer une affection plus calme, mais plus durable, basée sur l’estime et la reconnaissance ? – Je vaux mieux encore que le couvent, se dit-il.
Au reste, la chose était assez grave pour qu’il y réfléchît mûrement. On ne s’enchaîne pas ainsi sans avoir antérieurement pesé le pour et le contre d’une détermination qui devra être irrévocable. Prendre son temps et se tenir en garde contre un premier mouvement eût été le plus sage. Mais les circonstances ne lui permirent pas de temporiser autant qu’il eût été prudent peut-être. Vernage n’avait pas été le seul à se brûler aux beaux yeux de mademoiselle de Quinemont ; il avait un rival dont il lui avait été facile de surprendre le secret, et ce rival n’était autre que le président Hénault.
La crainte mutuelle de se voir devancer hâta la confession des deux galants. Mademoiselle de Quinemont trouva le plus jeune des deux bien vieux déjà. Si l’amour était venu vivifier ses rêveries, certes, cet amour-là n’était ni goutteux, ni cacochyme ; il était jeune, rosé et n’accusait aucune ride. Elle fut d’abord plus effrayée que flattée de cet expédient d’éviter le couvent et il ne fallut rien moins que l’appel que M. d’Argenson fit à sa raison pour la décider à se prononcer entre le docteur et le président. Toutefois, après le premier instant de stupeur, elle se convainquit qu’il n’y avait point à balancer. Elle prit bravement son parti et promit à son protecteur de faire un choix.
Le galant auteur de l’Abrégé chronologique de l’Histoire de France se montrait ardent et langoureux tour à tour comme un jouvenceau (...)