Valérie FEUILLET

MYSTÉRIEUX PASSÉ

 

Tous les deux cheminaient au pas lent de leurs chevaux, sous les hautes futaies de la forêt d’Andaine, à quelques lieues de Bagnoles-les-Bains.
Lui, était un homme jeune encore, aux traits fortement accentués, quoique sans dureté, aux sourcils noirs, aux tempes légèrement teintées de gris. Sa taille était belle, souple, élancée. Il tenait les rênes d’une main ferme et gracieuse. En le voyant sur son coursier à la robe bronzée, les faunesses des bois devaient s’écrier : « Quel beau cavalier ! »
Elle, était une jeune fille, un printemps, une rose, une créature radieuse au rire éclatant, à l’attrayante jeunesse. Ce rire frais comme l’air du matin résonnait dans le feuillage pareil au son d’une cloche joyeuse tintant dans l’espace ensoleillé. Son nom était Aurore, et c’était bien en effet l’aurore dans sa clarté lumineuse qu’elle représentait.
Monsieur et mademoiselle de Forbac terminaient leur promenade et regagnaient leur jolie villa, bâtie sur le sommet d’un coteau dominant la forêt, où la légende prétendait que Jules César avait passé avec ses triomphantes chevauchées. Des fenêtres du petit château, on apercevait, s’élevant au-dessus de l’immensité de verdure, pareil au clocher d’une cathédrale, un vieux chêne au pied duquel, disait encore la légende, le grand vainqueur s’était reposé.
Le vieux chêne n’abritait plus qu’une petite madone nichée dans une entaille faite à son tronc gigantesque par la hache d’un bûcheron. Souvent, les animaux blessés par les chasseurs venaient mourir là, et leur sang rougissait les racines de l’arbre séculaire.
La villa Forbac était voisine du magnifique domaine de Tramant, dont le château royal avait été construit par Mansart. Cette splendide demeure était habitée par le comte Jean de Tramant, un vieillard de belle race, veuf et père d’un fils lieutenant de vaisseau.
Le comte de Tramant, au temps des chasses à courre, recevait chez lui toute la noblesse du pays et quelques sportsmen de Paris. Plusieurs de ces messieurs avaient sollicité la faveur d’amener leurs femmes à ces chasses, et ces dames arrivaient armées en guerre, les unes à cheval, les autres en automobile, quelques-unes en ballon, le ballon étant le dernier cri du sport actuel.
Bientôt cette cour d’élégance fatigua le vieillard. Les hommes seuls furent admis, et le château de Mansart reprit son aspect sévère.
M. de Tramant s’était lié tout d’abord avec M. de Forbac quand celui-ci était venu habiter le pays, il y avait de cela deux années. Un léger malentendu, au sujet de la politique et des élections, avait divisé ces deux hommes si bien faits pour s’entendre. La brouille était à peu près complète. On se saluait quand on se rencontrait sur les routes et sous le couvert des bois : c’était tout. À l’église, les bancs des Forbac et des Tramant se touchaient presque ; mais ceux qui les occupaient s’arrangeaient de façon à se tourner le dos, et quand le prêtre, du haut de sa chaire, prêchait la fraternité et la conciliation, chacun mettait le nez dans son livre, tâchant de ne pas écouter, pour n’avoir pas à se convertir.
La maison de M. de Forbac était, sans contredit, la plus hospitalière du pays. Il y recevait également des gens de sport, des artistes, des littérateurs et souvent des étrangers. Il avait beaucoup voyagé et s’était créé partout beaucoup d’amis.
Lors de son dernier séjour au Brésil, il s’était marié, disait-on, sans prévenir personne, et quelques mois plus tard il était veuf et ramenait en France une petite fille, rejeton d’une courte union dont il n’évoquait jamais le souvenir.
Il n’avait plus de famille, une seule cousine avec laquelle il avait conservé de rares relations par correspondance. C’était une femme âgée, malade, d’un caractère fâcheux. Il ne pouvait songer à lui confier la petite Aurore, à peine entrée dans la vie. Qui pourrait donc élever l’enfant, puis la jeune fille, dont le destin le laissait seul protecteur ?
Un ami lui découvrit au fond de la province une vieille demoiselle d’une bonne et honnête famille qui, pour assurer un peu de bien-être aux siens, consentit à veiller sur l’orpheline. Elle s’appelait mademoiselle Masson.
Dès que mademoiselle Masson eut pénétré dans la maison, la petite Aurore se blottit dans ses bras et ne la quitta plus.
En arrivant de l’étranger, M. de Forbac s’était installé à Paris, avenue du Bois-de-Boulogne, dans un appartement dominant les pelouses et les bosquets de cette belle promenade. Ce fut là qu’Aurore grandit, sous l’égide protectrice de mademoiselle Masson.
Quand elle eut une quinzaine d’années, on la fit voyager un peu. Puis ce furent quelques séjours aux eaux. Enfin, M. de Forbac se décida à acquérir une propriété en Normandie, pour y fixer sa vie pendant l’été.
Son dernier déplacement avait eu lieu à Aix-les-Bains, d’où il avait amené à la villa Forbac quelques-unes des personnes qu’il y avait connues.
À la fin du mois d’août, éclatant de beauté, mais d’une chaleur tropicale, le père et la fille venaient, dans de quotidiennes promenades à cheval, chercher la fraîcheur matinale sous l’ombre épaisse de la forêt.
Allons dire bonjour aux cerfs et aux chevreuils, s’écriait gaiement Aurore en sautant sur son cheval.
Et elle partait, souriant à la nature rafraîchie, aux fougères humides, aux sentiers pleins de fleurs, de ces petites fleurs pâles et discrètes qui aiment la solitude et le mystère des bois.
Pourquoi rentrer déjà ? dit ce matin-là mademoiselle Aurore à M. de Forbac, tout en flattant de sa petite main l’encolure nacrée de sa jument, la blanche Médine, achetée par M. de Forbac lors d’un de ses voyages en Orient.
Tu ne veux donc pas déjeuner ce matin ? dit M. de Forbac regardant sa montre. Onze heures ! il faut rentrer vite : un temps de galop.
Non, pas de galop, mon père, encore le pas doux et lent qui permet de causer. C’est si beau de vivre à nous deux dans cette grande liberté et sous ces beaux ombrages. Quand nous serons là-bas, vous ne serez plus à moi, tout le monde vous prendra. (...)