Joseph L'HOPITAL

UN CLOCHER DANS LA PLAINE

 

Le denier du culte

 

Lorsqu’il eut renvoyé son servant de messe et fermé l’église, l’abbé Gâtine jeta sur la croix du cimetière un regard douloureux. Il faisait chaud déjà, malgré l’heure matinale, et l’orage de la veille avait laissé dans le ciel de longues traînes de nuées que le soleil victorieux criblait de flèches d’or.

L’abbé soupira :

- L’ordre de Monseigneur est formel.

Et, songeant que s’il rentrait au presbytère il n’aurait plus le courage d’en sortir, il se mit en route.

Depuis des mois, il reculait de jour en jour cette corvée.

Le soir, dans ses veillées de solitaire ; le jour, dans l’intimité du petit jardin clos où il disputait quelques légumes aux mauvaises herbes ; ou bien à l’église, dans les moments de songerie que lui laissait la prière, il avait maintes fois construit ses arguments, échafaudé son discours et conclu :

—  Oui ; c’est bien cela que je leur dirai. Je leur ferai comprendre…

Mais toujours, au moment d’agir, il s’était senti paralysé par un découragement insurmontable.

- Non, pensait-il avec effort, ils ne comprendront pas. Ils ne voudront pas comprendre… Et puis je n’oserai jamais.

S’en aller, lui prêtre, déjà calomnié par toutes les malveillances, méconnu par toutes les ignorances au milieu desquelles Il s’épuisait, demander à ses paroissiens ce qui leur tenait le plus aux entrailles, de l’argent, quel suppliciant devoir ! Il se représentait leurs figures fermées, hostiles ; il s’effarait à l’avance de leurs paroles de refus, et plus encore en s’imaginant leur silence.

Ainsi le temps s’était écoulé entre la résolution du jour et l’irrésolution du lendemain ; puis l’irrésolution avait dominé ; le remords, très vif d’abord, de la tâche non remplie s’était endormi. L’abbé Gâtine avait reçu de l’évêché son traitement de desservant, un peu diminué sans doute ; mais en y ajoutant les ressources de son modeste casuel il avait pu vivre. Et il se tenait coi, espérant être oublié.

Une lettre pressante, impérieuse, était venue de haut, comme un coup de foudre éclatant dans un ciel incertain, troubler ce semblant de quiétude. Monseigneur l’évêque avait remarqué que la paroisse de Vironville n’avait pas encore contribué au denier du culte. Il s’en étonnait, et demandait à M. le curé les raisons de cette abstention. Il lui rappelait que, la loi de séparation entraînant pour le clergé un dénûment chaque année plus grand et le moment étant proche où il allait devenir absolu, l’étroite obligation de subvenir aux besoins du culte s’imposait aux fidèles, et aux pasteurs le devoir de se faire auprès d’eux les mendiants du Christ. Bientôt l’évêque se verrait dans la pénible nécessité de priver de leurs desservants les paroisses qui refuseraient cet impôt de la foi ; il en informait M. le curé pour qu’il ne chargeât pas sa conscience de ce refus, au cas où il pourrait être imputé à son manque de courage apostolique.

Cette lettre avait bouleversé le curé de Vironville. Le cœur gros de chagrin et déchiré de remords, il en avait sondé avec effroi les menaces. II aimait sa paroisse de cet amour admirable qu’ont souvent les dévoués pour les ingrats ; à ces âmes de paysans, distantes ou rebelles, qui ne l’entendaient point ou qui se refusaient à lui, il s’était attaché par les liens toujours renoués d’espérances sans cesse déçues. S’il avait perdu la confiance juvénile qui, au sortir du séminaire, avait soutenu l’effort de ses premiers travaux sur le champ aride de la paroisse, il avait également dépouillé l’absolutisme et l’intransigeance qui, dans la jeunesse, sont presque toujours la rançon que l’inexpérience paie aux plus généreux courages. Une belle indulgence, telle qu’il s’en épanouit dans les cœurs nobles que la vie a éprouvés, embaumait à présent, comme une fleur, le jardin de son âme. Depuis longtemps il ne s’irritait plus ; il souffrait doucement, patiemment, luttant sans illusion contre le matérialisme qu’il sentait grandir autour de lui ; heureux lorsqu’il croyait, de temps à autre, avoir rallumé au foyer de quelqu’une de ces intelligences dominées par les intérêts de la terre, une flamme, si petite fût-elle, de l’idéal chrétien, ou lorsque les terreurs qui précèdent la mort, plus fortes que les précautions prises, lui donnant accès auprès d’un malade, lui permettaient de verser sur lui la grâce du pardon.

Et maintenant, par sa faute, il risquait de vouer aux pires abandons les âmes qu’il aimait !

Combien vite le prêtre serait oublié ! Il songeait, dans ln plaine qu’elle n’animerait plus, au milieu du village indifférent, à la stupeur de l’église fermée et muette… Hélas ! peut-être même pas muette… Dans une paroisse voisine, tout dernièrement, le maire n’avait-il pas prétendu, à l’entrée au cimetière d’un enterrement civil faire sonner les cloches catholiques ? II lui semblait entendre ces voix saintes, violentées par des impies, saluant la parodie et le blasphème, tandis que la maison de la prière, vide et ruinée, insultée par le vent et la pluie au travers de ses vitraux brisés, perdrait une à une et laisserait tomber comme des pleurs les ardoises de sa tour et les tuiles de ses toits.

— Non ! dit-il presque à voix haute en s’engageant dans une sente menant aux champs, cela ne sera pas, s’il plaît à Dieu ; j’ai péché par indécision, par timidité ; pour me punir je veux être brave.

Et s’apostrophant, se gourmandant lui-même :

—  Tu voulais commencer par les Langlois parce que tu penses qu’ils seront plus faciles. Eh ! bien, tu commenceras par les Huchecorne !

Tout de suite il s’était trouvé en rase campagne et il suivait maintenant à pas rapides le chemin du Mesnil, la ferme des Huchecorne. C’était une ancienne voie romaine, traversant en ligne droite la plaine semée de plants de pommiers et de bocqueteaux, où le printemps finissant avait jeté sous le soleil tout un tapis de couleurs : teinte presque bleue des blés déjà rigides sous l’effort de l’épi vers la lumière ; vert plus clair des avoines molles encore et comme frisées par la chaleur ; rouge mourant des trèfles d’hiver presque défleuris ; rose tendre des premiers sainfoins, bleu de roi pointant dans les luzernes prêtes à s’épanouir. Sur la route gazonnée où blanchissaient çà et là quelques blocs d’antique pavage jadis foulées par les rudes légions des Césars, le prêtre faisait une petite tache noire ; et derrière lui le clocher, semblable à un géant tutélaire, regardait par les deux petites ogives placées sous le rampant de son tort pointu, flamber dans l’ardeur du jour le coin de vieille terre normande remis en garde par la foi de ses morts à la croix qu’il élevait droite et fière dans le ciel.(...)