Jean LORRAIN

LA JONQUE DORÉE



La reine Ti-so-la-é (Aurore des yeux) est seule dans la chambre haute de son palais d’été. Le vent du lac agite les feuilles brillantes des saules ; leur ombre en dansant rafraîchit l’or brûlant des treillages et, pareil à un voile de soie bleu de Chine, le ciel tremble et reluit dans l’eau.
La Reine Ti-so-la-é a revêtu sa robe d’apparat, sa robe à longues manches, longue de treize pieds, de lourd satin vert d’eau ramagé d’écarlate et brodé de lys d’or ; ses cheveux couleur d’encre sont nattés et tressés ; des grappes de rubis lui font un diadème, et, pieds croisés, assise devant son encrier de laque fine, rempli d’une encre noire, encore moins noire que ses cheveux, elle a l’air, la reine Ti-so-la-é, au milieu de sa robe bouffante, d’un grand nénuphar blanc entre des roseaux glauques à fins panaches roses.
Fritt, litt !… Au pied de l’escalier un pas a résonné sur les degrés de jade. La reine Ti-so-la-é a relevé la tête et sourit…… Elle croit que c’est Kin-Kô, le cormoran familier du palais, qui vient lui demander quelque gâteau de miel. Espiègle, elle a trempé sa plume de roseau dans l’encrier de laque et, d’avance, elle rit de la mine attrapée du gros oiseau gourmand quand, au lieu du gâteau, il avalera l’encre amère…
Mais ce n’est pas Kin-Kô. Une inconnue est là, muette, agenouillée sur la dernière marche. Sa tunique violette est rayée de vert sombre. Messagère de deuil.
" Entrez, la noire messagère, " dit la belle reine à l’esclave interdite.
Et l’esclave, honteuse de ses talons poudreux qui marquent tous leurs pas sur les nattes royales, reste immobile, muette, dérobant sous sa robe ses sandales souillées et ses talons terreux. En silence, elle déplie un papyrus énorme enroulé sous sa manche et le tend à la reine.
De blanche qu’elle était, la reine Ti-so-la-é est soudain devenue toute rose, émue et rose comme un aveu d’amour ; tremblante, elle a saisi le bas du papyrus ; (l’esclave agenouillée le tient droit devant elle,) son œil impatient cherche la signature… et pourquoi… ? N’a-t-elle pas déjà reconnu l’écriture et la " Cigogne aimée ", doux nom d’enfance que lui donnait sa sœur.
Sa sœur Li-la-lu-lu (neige suave aux lèvres), Li-la-lu-lu, sa sœur jumelle, reine comme elle aussi, mais si loin d’elle hélas ! bien au-delà des mers, au bord des étangs bleus !
" Cigogne aimée " envolée sans retour, Ti-so-la-é, ma sœur, douce moitié de moi-même loin de laquelle la moitié qui me reste désespère et se meurt, je viens à toi, à toi, mon nid, toi, mon refuge, toi, le sourire d’amour où je baigne en pleurant ma mémoire captive, incendiée de regrets…… Veux-tu pleurer avec moi, mon aurore ? je veux me souvenir avec toi du passé : mon seul espoir est dans les larmes.
" T’en souvient-il, ma sœur, du bleu pays du Mikado, au vent léger, à l’azur frais et sombre, du bleu pays où nous nous promenions, vierges toutes deux encore, sous les glycines roses du jardin tout en fleurs ?… Filles de mandarin, nous n’avions droit, alors, ni aux voiles de pourpre ni aux robes brodées. Hélas, que n’avons-nous encore nos tuniques unies et notre liberté !… Mais toi, déjà coquette, tu songeais aux parures, tu étais superbe, volontaire… déjà reine… En dépit des édits et malgré notre père, tes manches étaient garnies d’émeraudes et de plumes, ta tunique hyacinthe s’ouvrait en trois revers sur ta robe safran et tu portais toujours deux pivoines énormes : une jaune à ta jupe, une rouge à ton coude… Et ta coiffure… c’était un vrai soleil !… Couronnée de rayons, tu étais bien l’aurore… Et moi qui trébuchais dans ma robe à plis droits, les cheveux de travers, malhabile à marcher sur nos patins d’ébène !… Aussi tu te moquais… Et moi je te disais : "  À quoi bon te parer, folle ? Est-ce pour plaire aux fleurs de nos pêchers ou à nos saules verts ? Nul ne nous voit, ma sœur, et nul ne nous connaît ; ce grand jardin renferme notre vie… Nous n’en sommes jamais, Jamais, jamais sorties et nous n’en sortirons, espérons-le, jamais ! " – " 
Jamais ? Parle pour toi, pauvre Li-la-lu-lu ! " Et tu te redressais, indignée, toute fière… Quand nous parlions de nos futurs époux, au simple mandarin, tu haussais les épaules, au nom du guerrier chef, tu détournais la tête, et quand je m’arrêtais, ne sachant qui nommer : " J’épouserai le roi ! disais-tu, triomphante. " – " Le roi… Et moi, je serai ta suivante, répondais-je en riant. Tu seras Majesté et moi, Li-la-lu-lu, je porterai la queue de ton manteau. C’est moi qui taillerai le roseau de tes plumes et qui plierai, le soir, au coucher de la reine, ses robes d’apparat dans les coffrets de nacre. "
" Suivante de sa sœur…… Li-la-lu-lu n’avait pas d’autre ambition… Veiller sur ton sommeil, étendue sur des nattes, te servir le thé vert sur les tables de laque et te chanter, le soir, aux sons vibrants du gong, Douces feuilles de saule…… ou la Fleur du pêcher…… C’était mon rêve…… Mais j’eus beau te prier.
" Vint un jour où le beau roi Kindor t’emmena, toute en blanc, du jardin de mon père, un jour où Li-la-lu-lu resta seule, isolée sous les glycines roses, dans l’azur désormais désert du pays bleu.
" Tu veux être suivante, m’avais-tu dit en me baisant au front, suivante ! Quand on est sœur de reine ! Je t’enverrai un prince… " Et le satin brodé de ta litière peinte retomba sur tes rires et ceux du roi Kindor.
" Un prince ? Hélas ! Hélas, il m’est venu un roi !
" Un jour, des étendards paraissent entre les saules du jardin paternel, puis des têtes de chameaux en licols de soie rouge, des mulets balançant sur leur dos des femmes empaquetées de voiles… Les bêtes haletantes se couchent, des nègres nus se précipitent,(...)