Hector MALOT

LE LIEUTENANT BONNET



Quand, à la nuit tombante, on avait vu la musique du régiment, en tenue et avec ses instruments, monter la Grande-Rue, tous les boutiquiers qui étaient libres et les flâneurs avaient emboîté le pas derrière elle.
Où allait-elle ? elle n’était pas sortie pour rien à huit heures du soir. Comme ce n’était pas jour de concert public, il devait se préparer quelque chose d’extraordinaire ; il n’y avait qu’à la suivre.
Or, quelque chose d’extraordinaire ou même simplement d’ordinaire, c’était plus qu’il ne fallait pour mettre la ville en émoi ; on aime à s’amuser à La Feuillade, et chacun, petits comme grands, bourgeois comme artisans, saisit au vol les occasions qui se présentent pour ne pas rester chez soi et s’en aller flâner jusqu’à une heure avancée de la nuit par les rues et par les boulevards plantés d’ormes qui coupent la ville en quatre parties ; le climat est doux sans les froids du Nord, comme sans les grandes chaleurs du vrai Midi ; les jours de pluie sont rares, le vin des environs est à bon marché, il est agréable de vivre dehors.
Sur le cours de la République, la foule s’entassait déjà devant le Grand-Café, où les garçons commençaient à allumer une guirlande de lanternes en papier tricolore, allant et venant au milieu d’une douzaine d’officiers accoudés au balcon du premier étage : l’arrivée de la musique, l’illumination, les officiers, il n’y avait pas à chercher, c’était une réception, c’est-à-dire qu’un nouvel officier entrait au régiment ou qu’un ancien partait, le même mot servant pour la bienvenue des nouveaux comme pour les adieux aux anciens.
Il y a vingt ans, La Feuillade était simple sous-préfecture et c’est devenue ville de garnison que depuis la nouvelle organisation militaire. Aussi, avec l’enthousiasme du nouveau, la population, qui, d’ailleurs, trouve son compte à avoir un régiment, s’est-elle prise d’un bel amour pour ce qui touche aux choses et aux hommes de l’armée ; on est fier de son général, fier de son régiment ; on connaît les sonneries ; on parle du colonel Bayon comme si on était de ses amis, on lui sait gré d’être Lorrain ; on ne rit pas du lieutenant-colonel baron La Hontan quand on le rencontre par les rues de la ville, faisant des visites suivi de son planton, qu’il laisse aux portes en lui donnant son manteau à garder ; il n’y a pas que les petites ouvrières qui sachent les noms des jeunes officiers et des sergents-majors c’est désolation quand le régiment part pour les grandes manœuvres, c’est réjouissance quand arrivent les vingt-huit jours ; plus du quart des officiers se sont mariés dans la ville ou dans les environs, et presque tous ont fait de beaux mariages. Car le temps n’est plus où la vie militaire était la vie nomade, et où les familles ne voulaient pas s’exposer à ce que leurs filles, après trois ans de mariage, partissent du Midi pour le Nord ou du Nord pour le Midi, sans aucune chance de les voir jamais revenir. En établissant les corps d’armée à demeure fixe dans une contrée déterminée, ou en a fait une sorte de garde nationale où les maris sont très recherchés: ils inspirent plus de sécurité que les fonctionnaires, ils sont aussi casaniers que les bourgeois, et en plus ils ont leur plumet.
Dans une population ainsi préparée, on s’était à peine abordé que tout le monde savait que cette réception avait lieu à l’occasion d’un départ et de deux arrivées.
Celui qui partait était le lieutenant Pradon, qui passait capitaine en Tunisie.
Ceux qui arrivaient étaient deux lieutenants l’un s’appelait Bonnet, il arrivait d’Algérie et il avait loué une chambre garnie à côté des Arènes, chez la mère Raveau ; l’autre, qui s’appelait Derodes, venait d’une garnison du sud-ouest, il cherchait un grand appartement ou une maison non meublée, ce qui annonçait des habitudes de luxe inconnues à La Feuillade : il était donc bien riche, ce lieutenant, qu’il ne se contentait pas d’une chambre comme ses camarades, et qu’il voulait demeurer dans ses meubles.
Sur le balcon, parmi les anciens officiers, on cherchait les nouveaux ; ils étaient à la droite et à la gauche du lieutenant-colonel La Hontan, que sa haute taille et sa prestance majestueuse désignaient aux regards, et on les reconnaissait tout de suite. Le lieutenant Bonnet, trente ans environ, forte carrure, moustache noire, tête nue, le regard doux, l’air rêveur et simple à son teint hâlé et brûlé, on voyait que c’était un Africain ; les hommes le trouvaient beau soldat, solide, résolu ; les femmes n’en disaient rien.
À la vérité, c’était plutôt pour Derodes qu’elles avaient des yeux, et plus d’une déclarait tout haut que celui-là, avec son nez au vent, sa moustache rousse et ses cheveux roux, son teint pâle, ses yeux bleus, son sourire vainqueur, était bien, tout à fait bien ; – et en plus, on le disait fils de famille riche, très riche.
Il n’y avait pas que le balcon des officiers occupé ce soir-là au Grand-Café ; au même étage, mais à l’autre bout de la maison, se montraient quelques femmes élégantes au premier rang, la baronne La Hontan, et près d’elle la commandante Collas, la plus mauvaise langue du régiment ; Mme de la Genevrais, la femme d’un capitaine, aussi noble, mais malheureusement aussi pauvre que son mari ; une jeune femme mariée depuis quelques mois au lieutenant Drapier, et dont il avait fait la conquête l’année précédente dans les grandes manœuvres ; enfin, une famille qui n’appartenait point au régiment, composée de la mère, veuve d’un commandant, Mme de Bosmoreau, et de ses deux filles, la douce Julienne et la belle Agnès, comme on les appelait à La Feuillade ; l’une née d’un premier mariage, et riche d’une trentaine de mille francs de rente ; l’autre sans un sou. Toutes les deux non mariées, Julienne, malgré ses vingt-trois ans et sa fortune ; Agnès malgré sa beauté.
Cependant la salle réservée ce soir-là aux officiers commence à se remplir, (...)