Octave MIRBEAU

DINGO

 

I

 

Il y a quelques années, – exactement neuf années, un mois et cinq jours, – la veille de Pâques, au matin, Vincent Péqueux, dit La Queue, qui fait le service des messageries entre la gare de Cortoise et le village de Ponteilles-en-Barcis, où j’habitais alors, me livra, venant de Londres, une boîte. De sapin grossièrement barbouillé de noir, son couvercle percé de deux ouvertures grillagées, cette boîte avait un aspect funèbre. Volontiers, on l’eût prise pour un menu cercueil d’enfant, ou pour un capot défraîchi d’automobile, ou encore pour un de ces consternants emballages dans lesquels les horticulteurs japonais expédient leurs pivoines en Europe.

Pendant que j’examinais avec méfiance ce curieux objet, Vincent Péqueux, dit La Queue, me présenta une feuille et une sorte de registre ouvert.

— Tenez !… Signez là…, fit-il… Le port est payé… tout est payé… Moi, avec votre permission, je vais dire deux mots à la cuisinière… hein ?…

Il me laissa ses paperasses. Bien que la journée commençât à peine, il était déjà très gai… pas tout à fait ivre, mais en bonne voie de le devenir.

— Oh ! se rappela-t-il soudain… J’ai' encore pour vous là-bas… à la gare, des poules… Ma foi oui !… Trois forts paniers, vous savez… Et pas de place sous la bâche… Ma foi, non !… Je vous les apporterai ce soir, ou demain… Ah ! sacristi, pas demain, c’est Pâques… Enfin, un de ces jours… J’ai recommandé au chef des bagages de leur donner à boire et à manger… Un bon garçon… Je lui offrirai, sur votre compte, un petit verre pour la peine, pas vrai ?… Ne vous inquiétez pas…

Je ne m’inquiétais pas, du moins je ne m’inquiétais pas de cela. Fasciné par cette étrange boîte, je cherchais ce qu’elle pouvait bien contenir, et vraiment je ressemblais à ce paysan qui, ayant reçu par hasard une lettre, la.considère avec terreur, la tourne, la retourne, la soupèse dans sa main, la montre à tous ses voisins, s’écrie : « Tiens !… tiens !… qu’est-ce qui m’envoie une lettre ?… Ah ! Bon Dieu, qu’est-ce qu’il y a dans cette lettre ? » et ne se décide pas à l’ouvrir.

Moi, non plus, je ne pouvais me décider à ouvrir la boîte, pour voir ce qu’il y avait dedans.

La feuille d’envoi mentionnait bien ceci : « chien vivant ». Mais, en plus de mon nom et de mon adresse, elle n’indiquait que le nom et l’adresse de la maison anglaise de Messageries chargée de l’expédition. Rien d’autre. Rien d’autre que des rangées de chiffres en diagonale ; ici et là, des opérations d’arithmétique, auxquelles je ne comprends jamais rien. Et puisque tout était payé…

Tout était payé, sans doute ; c’est ce qui me paraissait le plus louche. De qui me venait ce chien ? Et pourquoi un chien, un chien qu’on insistait à qualifier de vivant ? Quelle bêtise !

Je me pris à crier tout à coup, en levant les bras au ciel :

— Il n’eût plus manqué, parbleu, que ce chien fût un chien crevé…

J’étais intrigué, un peu énervé… Enfin, je n’avais commandé de chien à personne, je n’en attendais de personne, je n’en voulais de personne. Un de ces merveilleux chiens d’Irato, en porcelaine blanche, à la bonne heure !… Mais un vrai chien… un chien en chair et en os ?…

De sombres histoires de résurrectionnistes me revinrent à l’esprit… Je pensai :

— Si j’allais trouver dans cette boîte, au lieu d’un chien vivant, des tronçons de corps humain ?

Mon imagination ne m’en fait jamais d’autres. Des tronçons, de corps humain !

Je frissonnai pour la forme et aussi parce qu’il m’est agréable de frissonner. Mais, repoussant aussitôt cette idée romantique et peu cordiale, je finis par ne plus redouter au pire qu’une de ces mystifications macabres, où excellent, après boire, certains Anglais inventifs et lugubres… humoristes, comme on dit.

J’ai l’horreur des mystifications et je manque de l’esprit qu’il faut pour en rire. Je me disposais donc à refuser sévèrement ce colis et la chose morte ou vive qu’il contenait, lorsque Vincent Péqueux, dit La Queue, revint goguenard de la cuisine, où, pour entretenir sa gaîté, il était allé boire son verre traditionnel de vin blanc.

— Patron… s’écria-t-il… vous savez ?… j’en retiens un petit…

Et, riant, il essuya ses moustaches au revers de cuir de sa manche. Malgré ce geste poli, l’atmosphère, tout autour de lui, était imprégnée d’une forte senteur d’ail et d’alcool.

Je ne voulus pas rendre ce loustic plus longtemps témoin de mes tergiversations. Sans contrôler la contenance de la boîte, j’apposai nia signature sur le registre, que je lui rendis. Il approuva :

— Bon… bon !… Quant à vos poules, ne vous tourmentez pas… Un jour ou l’autre, vous les aurez… On les a rangées, à l’ombre, sur le quai… Elles regardent passer les trains, comme les promeneurs du dimanche… Ça les distrait un peu, quoi !… Dites donc, patron… mon petit pourboire, s’il vous plaît…

Je lui donnai quelques sous…

— Ça va bien… ça va bien… Ne vous tourmentez pas, allez.

ll partit et, vite, je déclouai le couvercle de la boîte. Je n’étais pas très rassuré. Les outils tremblaient dans nia main.

Bientôt, j’aperçus, gisant sur de la paille hachée, – sorte de boule fauve et molle – un très jeune chien, ou plutôt un tout petit chiot, si jeune, si petit, qu’il n’avait pas la force de se tenir sur ses pattes. Je le délivrai de son cachot… Dieu ! qu’il était grotesque à voir !

Figurez-vous un museau de vieux petit fonctionnaire… tenez, d’employé aux contributions… tout plissé de mauvaise humeur ; une tête beaucoup trop grosse, beaucoup trop lourde pour le corps ; un corps vaguement ébauché ; des yeux à peine ouverts, à peine visibles dans la fente des paupières boursouflées. Sur le ventre rose, plein, glabre, t acheté de roux, un reste séché de cordon ombilical se tortillait comme un ver… Un chien au maillot, si j’ose m’exprimer ainsi. J’étais furieux.