Octave MIRBEAU

Le CALVAIRE

 

Je suis né, un soir d’Octobre, à Saint-Michel-les-Hêtres, petit bourg du département de l’Orne, et je fus aussitôt baptisé aux noms de Jean-François-Marie Mintié. Pour fêter, comme il convenait, cette entrée dans le monde, mon parrain, qui était mon oncle, distribua beaucoup de bonbons, jeta beaucoup de sous et de liards aux gamins du pays, réunis sur les marches de l’église. L’un d’eux, en se battant avec ses camarades, tomba sur le coupant d’une pierre, si malheureusement qu’il se fendit le crâne et mourut le lendemain. Quant à mon oncle, rentré chez lui, il prit la fièvre typhoïde et trépassa quelques semaines après. Ma bonne, la vieille Marie, m’a souvent conté ces incidents, avec orgueil et admiration.

Saint-Michel-les-Hêtres est situé à l’orée d’une grande forêt de l’État, la forêt de Tourouvre. Bien qu’il compte quinze cents habitants, il ne fait pas plus de bruit que n’en font, dans la campagne, par une calme journée, les arbres, les herbes et les blés. Une futaie de hêtres géants, qui s’empourprent à l’automne, l’abrite contre les vents du Nord, et les maisons, aux toits de tuile, vont, descendant la pente du coteau, gagner la vallée large et toujours verte, où l’on voit errer les bœufs, par troupeaux. La rivière d’Huisne, brillante sous le soleil, festonne et se tord capricieusement dans les prairies, que séparent l’une de l’autre des rangées de hauts peupliers. De pauvres tanneries, de petits moulins s’échelonnent sur son cours, clairs, parmi les bouquets d’aulnes. De l’autre côté de la vallée, ce sont les champs, avec les lignes géométriques de leurs haies et leurs pommiers qui vagabondent. L’horizon s’égaie de petites fermes roses, de petits villages qu’on aperçoit, de-ci, de-là, à travers des verdures presque noires. En toutes saisons, dans le ciel, à cause de la proximité de la forêt, vont et viennent les corbeaux et les choucas au bec jaune.

Ma famille habitait, à l’extrémité du pays, en face de l’église, très ancienne et branlante, une vieille et curieuse maison qu’on appelait le Prieuré, – dépendance d’une abbaye qui fut détruite par la Révolution et dont il ne restait que deux ou trois pans de murs croulants, couverts de lierre. Je revois sans attendrissement, mais avec netteté, les moindres détails de ces lieux où mon enfance s’écoula. Je revois la grille toute déjetée qui s’ouvrait, en grinçant, sur une grande cour qu’ornaient une pelouse teigneuse, deux sorbiers chétifs, hantés des merles, des marronniers très vieux et si gros de tronc que les bras de quatre hommes – disait orgueilleusement mon père, à chaque visiteur, – n’eussent point suffi à les embrasser. Je revois la maison, avec ses murs de brique, moroses, renfrognés, son perron en demi-cercle où s’étiolaient des géraniums, ses fenêtres inégales qui ressemblaient à des trous, son toit très en pente, terminé par une girouette qui ululait à la brise comme un hibou. Derrière la maison, je revois le bassin où baignaient des arums bourbeux, où se jouaient des carpes maigres, aux écailles blanches ; je revois le sombre rideau de sapins qui cachait les communs, la basse-cour, l’étude que mon père avait fait bâtir en bordure d’un chemin longeant la propriété, de façon que le va-et-vient des clients et des clercs ne troublât point le silence de l’habitation. Je revois le parc, ses arbres énormes, bizarrement tordus, mangés de polypes et de mousses, que reliaient entre eux les lianes enchevêtrées, et les allées, jamais ratissées, où des bancs de pierre effritée se dressaient, de place en place, comme de vieilles tombes. Et je me revois aussi, chétif, en sarrau de lustrine, courir à travers cette tristesse des choses délaissées, me déchirer aux ronces, tourmenter les bêtes dans la basse-cour, ou bien suivre, des journées entières, au potager, Félix, qui nous servait de jardinier, de valet de chambre et de cocher.

Les années et les années ont passé ; tout est mort de ce que j’ai aimé ; tout s’est renouvelé de ce que j’ai connu ; l’église est rebâtie, elle a un portail ouvragé, des fenêtres en ogive, de riches gargouilles qui figurent des gueules embrasées de démons ; son clocher de pierre neuve rit gaîment dans l’azur ; à la place de la vieille maison, s’élève un prétentieux chalet, construit par le nouvel acquéreur, qui a multiplié, dans l’enclos, les boules de verre colorié, les cascades réduites et les Amours en plâtre encrassés par la pluie. Mais les choses et les êtres me restent gravés dans le souvenir, si profondément, que le temps n’a pu en user l’agate dure.

Je veux, dès maintenant, parler de mes parents, non tels que je les voyais enfant, mais tels qu’ils m’apparaissent aujourd’hui, complétés par le souvenir, humanisés par les révélations et les confidences, dans toute la crudité de lumière, dans toute la sincérité d’impression que redonnent, aux figures trop vite aimées et de trop près connues, les leçons inflexibles de la vie.

Mon père était notaire. Depuis un temps immémorial, cela se passait ainsi chez les Mintié. Il eût semblé monstrueux et tout à fait révolutionnaire qu’un Mintié osât interrompre cette tradition familiale, et qu’il reniât les panonceaux de bois doré, lesquels se transmettaient, pareils à un titre de noblesse, de génération en génération, religieusement. À Saint-Michel-les-Hêtres, et dans les contrées avoisinantes, mon père occupait une situation que les souvenirs laissés par ses ancêtres, ses allures rondes de bourgeois campagnard, et surtout, ses vingt mille francs de rentes, rendaient importante, indestructible. Maire de Saint-Michel, conseiller général, suppléant du juge de paix, vice-président du comice agricole, membre de nombreuses sociétés agronomiques et forestières, il ne négligeait aucun de ces petits et ambitionnés honneurs de la vie provinciale qui donnent le prestige et déterminent l’influence. C’était un excellent homme, très honnête et très doux, et qui avait la manie de tuer. Il ne pouvait voir un oiseau, un chat, un insecte, n’importe quoi de vivant, qu’il ne fût pris aussitôt du désir étrange de le détruire. Il faisait aux merles, aux chardonnerets, aux pinsons et aux bouvreuils une chasse impitoyable, une guerre acharnée de trappeur.