Charles NICOLLE

LES DEUX LARRONS


I – Le souffle

Le potier de Guallala

Rêve, où me conduis-tu ? Vers quelles nouvelles images ? À quels fantômes ? Pourrai-je cette fois toucher tes fictions ? Ne vont-elles pas se perdre à mon approche, légères comme la pudeur d’une femme, infidèles comme ses serments ? Cependant, arrête, cher imposteur. Que mes yeux, du moins, emportent un larcin du spectacle.
Une vive lumière m’inonde. Sous ton beau ciel, Djerba, ma préférée, c’est toi qui m’apparais avec tes rares palmiers, piqués sur tes plages d’or. Je découvre la falaise sinistre, surplombant le noir village. Des fumées. Les dômes des fours dressent leurs carapaces d’amphores mutilées, telles ont voit les valves des grands mollusques de tes mers, incrustées de coquilles difformes. Approchons.
Dans les cours, les gâteaux d’argile arrondis s’assouplissent sous les pieds gamins qu’les foulent. Mon rêve me précède. Il me fait signe. Sur la table tournante, le cylindre de terre brune s’anime. Il monte. Il s’élargit, comme une fleur, entre les mains limoneuses qui le pressent.
Un enfant est né de ton ombre, mon rêve. Il questionne. L’homme interrompt son travail, entrouvre un œil vitreux, hoche la tête, répond. J’évoque Habib. Le voici. — Habib, que demande l’enfant ?
— Il demande au potier que son pied fasse aller le tour dans l’autre sens.
— Bien. Le potier, que répond-il ?
— Il dit qu’il ne peut pas, qu’il eût fallu qu’il l’apprît dès l’enfance, qu’il l’a bien essayé ; mais que le vase se brisait et que les pieds de l’ouvrier reprenaient, malgré lui, le chemin qu’ils suivent toujours.
Potier, sage fantôme, dissipé à l’instant comme mon rêve, j’ai reçu ta leçon. J’écris.

La porte des ordures

Aux premières heures de la nuit, le plus robuste des deux hommes rouvrit les yeux. Il les tint quelque temps immobiles. Avec le tendre éclat des étoiles suspen- dues au zénith, une faible lueur pénétrait son âme. Elle ne l’éclairait pas assez pour en chasser l’épouvante.
Rebelle à l’incroyable réalité, craignant une brusque confirmation de sa torture, l’homme ne détacha point la tête de ce sol mou qu’il sentait sous sa nuque et qu’il jugeait mensonger. Il rassembla ses forces afin qu’elles l’aidassent à rentrer dans la torpeur. La morsure du froid ne le leur permit pas. Dissipant les dernières vapeurs de l’apaisant breuvage qu’on verse aux suppliciés, un espoir trouble, grandissant, plutôt que sa raison défaite, réveillait la conscience du misérable.
Il ose un mouvement, gémit de toutes ses chairs douloureuses et il s’aperçoit qu’il git bien, étendu, les membres rompus, mais libres. Domptant l’atroce souffrance, il s’assied d’un tour de reins. Devant lui, à cent pas, c’est la longue bande obscure des murailles. L’homme reconnaît la porte voisine à sa masse. Il voit les feux allumés sur les remparts.
Comment se trouvait-il au pied de ce monceau de décombres, alors qu’il s’était assoupi tantôt, exposé sur le bois, les vautours frôlant sa tête ? Laquelle des deux visions croire ? Il serre sa langue entre ses dents et sent qu’il ne rêve pas.
Quel qu’ait été l’événement auquel il doit son salut : geste pitoyable, erreur, rapt, fait méprisant des hommes, acte mystérieux d’un dieu, il le cherchera plus tard. La justice est trop vindicative pour oublier. Il faut fuir. L’homme se traîne lentement, péniblement, au ras de la lutte d’ordures. Et, soudain, dans sa route, il s’arrête.
Un autre misérable, nu comme lui, comme lui se traînait, agité de tels frissons qu’on entendait grelotter ses mâchoires. Un homme tout pareil, si semblable qu’avant qu’il l’eût contemplé, rampant à sa rencontre, il avait deviné qui était cet homme. Pouvaient-ils être autres qu’eux ce soir ?
Cependant, avec des gestes timides, les deux larrons se tâtèrent ; puis, rassurés par la tendre pression, les yeux en pleurs, ils s’étreignirent sauvagement, tels des parents qui se retrouvent et tels des bêtes.

Dans la maisonnette du rempart

Zahra, la prostituée, dormait étendue sur une natte, dans la petite chambre blanchie à la chaux de l’étage, ses socques posés sous sa tête. Pour le reste, lourds vêtements, parures compliquées, elle les gardait, de nuit, autour d’elle. Il est si fatigant d’assujettir l’attirail somptueux où se prennent les hommes. Zahra, la prostituée, dormait vêtue, les pieds libres, odorante comme une cassolette.
Un bruit léger qui traînait au long du rempart l’éveilla. Elle s’accoude, retient son souffle, enquête de l’oreille. On marchait à pas retenus dans l’étroit jardin, suspendu au-dessus de la brèche du rempart.
Devait-elle appeler par la fenêtre grillagée, donner l’alarme, éveiller ses compagnes qui reposaient parées, ainsi que des idoles, chacune à l’étage de sa loge étroite ; car ce quartier d’El Kods [Jérusalem] était celui des femmes publi- ques ?
Assise, Zahra, la prostituée, songe. Elle songe aux caprices des amants qui, parfois, choisissent ce chemin détourné pour se rendre chez leurs maîtresses aux heures défendues par la Loi. Hier, on consomma l’agneau, le pain sans levain, et les herbes amères. Un rôdeur ? Les rôdeurs savent que les courtisanes cachent leur pécule chez elles. Celui de Zahra repose dans un creux du mur, derrière le coffre. Elle se lève, touche le bois de la main et, rassurée, saisie par l’obscur désir, elle souhaite que ce soit vers elle que se rende le visiteur.
Zahra trie ses souvenirs. Les pas se rapprochent. Elle tremble un peu. La curiosité est la plus forte. Pieds nus, elle descend le petit escalier tout droit, ouvre. Seul, un chien rôde dans la ruelle déserte. Le cri du veille raie l’ombre. Rien.
Lorsque, désappointée, Zahra eut regagné sa chambre, deux hommes l’occupaient. Ils étaient descendus par la terrasse. Aussitôt, l’un d’eux renverse le chandelier de terre, marche sur la femme et la courbe vers le sol.
— Tais-toi, fait une voix assourdie, inexorable, qu’elle ne connaît pas et qui l’emplit d’angoisse.
Elle allait murmurer : « Ne me tue pas. Homme, je suis la chose, je me tais. » Déjà la main de l’agresseur lui enfonçait entre les dents la bourse, arrachée à la ceinture. elle sentit ensuite que deux autres mains liaient difficilement ses poignets derrière son dos. Réduite, elle se tasse dans un coin, yeux énormes. L’affreuse nuit. (...)