Sophie de RENNEVILLE

Lettres d'Octavie

 

 

Lettre 1re

Octavie à Julie, sa cousine

 

De la maison de Saint-Clair, ce 4 mai 1800

Tu m’as bien recommandé, ma chère cousine, de t’écrire comment je serais reçue dans cette maison ; tu vois que je suis exacte. J’ai à peine eu le temps de défaire mes malles qui, soit dit en passant, ont été examinées en détail par mes nouvelles compagnes ; et me voilà à t’écrire.

Madame de Valmont nous a très-bien reçues, ma mère et moi ; elle a eu la bonté de me dire des choses obligeantes. Cette dame parait avoir beaucoup d’usage : son air doux, affable ; inspire la confiance : je crois que je me plairai avec elle. J’ai passé ensuite dans la classe. Les demoiselles gardaient le silence mais leurs yeux parlaient pour elles. Madame de Valmont et ma mère nous ont laissées pour que nous fissions connaissance ; ce qui n’a pas été long. J’avais peine à leur répondre car toutes parlaient à la fois et m’accablaient de questions : quel âge avez-vous ? jouez-vous encore à la poupée ? savez-vous la musique ? dessinez-vous ? aimez-vous la danse ? nous avons un bon maître : il nous fait danser des contre-danses. Elles sont toutes gentilles et paraissent aimables. Il y en a plusieurs qui sont grandes comme toi. Celles-là ont des chambres séparées. Dans ce nombre j’en ai remarqué deux qui me plaisent beaucoup ; j’ai bien envie d’être de leurs amies. Tu sais, ma chère, que si je m’amuse avec les enfans plus jeunes que moi, c’est par complaisance ; ta société m’a toujours plu cent fois davantage ; tu peux me rendre cette justice. L’une de ces deux demoiselles, est une jolie blonde de seize ans„ nommée Eulalie : elle paraît la douceur et la raison même. L’autre, qu’on appelle Clémentine, est un peu plus âgée ; c’est une brune très-vive et fort jolie ; sa franchise et son air caressant la font aimer au premier abord ; elle partage, anime tous les jeux et chérit toutes ses compagnes, qui le lui rendent avec usure.

Mais c’est de ma réception qu’il faut t’entretenir ; je l’oubliais. On m’a montré tous les livres, tous les morceaux de musique ; le nom et la figure de chaque maître n’ont pas été oubliés. Il a fallu essayer le piano et chantier un air : le tout s’est terminé par une promenade dans le jardin. Nous sommes arrivées à midi ; à une heure, je n’avais plus rien à apprendre. Lorsque ma mère s’en est allée, j’ai pleuré, comme tu peux croire, ma chère cousine ; c’est la première fois que je me sépare de cette excellente maman ! En voyant couler ses larmes, je me suis efforcée de retenir les miennes : allons, me disais-je, il faut perfection-ner mon éducation. Paris seul en offre les moyens ; ma mère ne se sépare de moi que pour mon bien : reprenons courage et tâchons de si bien employer le temps, que cette absence me rende digne de sa tendresse. Attends-toi donc, ma chère, à voir, dans ton Octavie, une personne bien savante.

Je suis ici depuis quatre jours, et je sens que j’y serais heureuse si j’étais plus près de vous. Je t’écrirai, puisque tu m’assures que mes lettres ne t’ennuieront pas. Sois aussi sincère dans tes lettres que dans tes discours ; je t’aime comme cela, d’ailleurs, si tu me parles de mes défauts, c’est pour m’en corriger, et je dois t’en avoir obligation.

Adieu, mon ami ; je t’embrasse mille fois. Ta cousine,

Octavie de Roselle

 

Lettre II

Julie à Octavie

 

Du château de Montigny, ce 8 mai 1800

Voilà donc la première lettre que j’ai de vous, ma chère cousine ; elle m’a été bien agréable, mais elle m’en ferait bien davantage, si elle ne m’avertissait pas que sans votre éloignement je ne jouirais point de ce plaisir :c’est l’acheter bien cher.

Je vous jure, petite amie, que tout ici se ressent vivement de votre absence : pour ma part, je suis bien maussade. L’étude n’a plus de charme pour moi, et, quand je joue les airs que vous aimez, mes yeux se remplissent de larmes. Si je vais chez ma tante je regarde toujours la place que vous occupiez, et, vous le dirai-je, je vois cette mère triste, bien triste ! Elle me devine, baisse les yeux, et toutes deux nous gardons un long silence. Votre père dont l’austère vertu ne permet pas la plainte, votre père s’attendrit à votre nom… Mais, si l’on parle de ce que vous serez un jour, des progrès que vous allez faire, du but enfin de votre voyage, alors chacun reprend sa sérénité ; on croit avoir franchi l’espace de quatre longues années, et voir arriver Octavie, ornée de tous les talens, de toutes les vertus. Tâchez, mon amie, que ce ne soit pas un beau rêve. Votre père aime les sciences, faites y des progrès ; la musique est l’art favori de votre mère ; pourrait-il n’être pas le vôtre ? Si vous voulez faire quelque chose pour votre Julie, vous cultiverez le dessin, puis la peinture. Vous connaissez mon goût pour le paysage ; quel plaisir nous aurons à travailler ensemble ! Et, si nous allions jusqu’à peindre sur la toile de beaux sujets d’histoire ! Qu’en dites-vous, Octavie ? je n’en voudrais pas jurer !

Mais, parlons du présent. Étudiez à la fois le caractère de madame de Valmont et celui de vos nouvelles amies, afin de vous conformer à l’un et de vous éclairer sur les autres. Je crois ces jeunes personnes charmantes ; mais ce sont de faibles mortelles, et par conséquent sujettes aux imperfections ; connaissez-les bien avant de leur donner votre amitié. À votre âge on manque de prudence ; cette vertu est le fruit de l’expérience. Vous êtes vive, vous avez un bon cœur ; incapable de tromper vous vous laissez séduire par de beaux dehors ; que de raisons pour vous défier de vous-même ! Souffrez, ma bonne amie que je vous aide de mes conseils ; confiez-moi vos chagrins, vos plaisirs ; peut-être pourrai-je vous être quelquefois utile. On dit votre maîtresse fort instruite ; profitez-en, mon Octavie ; surtout faites-vous en aimer par votre attachement votre reconnaissance, et de vos compagnes par votre complaisance. Point de tracasseries, point de rapports ; dédaignez tous ces petits moyens d’arriver à la faveur : soyez vraiment aimable, soyez bonne et vous serez aimée.

Vous dîtes, ma chère, que ma morale ne vous effraie pas ; cela fait honneur à la solidité de votre jugement. Plusieurs fois je me suis étonnée de votre amitié pour moi, car je suis bien sérieuse ! portée naturellement à réfléchir, comment aurais-je des idées gaies, lorsque, toujours auprès d’une mère souffrante et chérie, je ne suis occupée que de la crainte de la perdre ! Je serai vieille de bonne heure : née avec peu de biens, destinée à vivre loin des grandes villes, j’ai choisi le genre de vie qui me convient le mieux… Mais je m’aperçois un peu tard que ma cousine n’a que douze ans. Pardon, ma chère, que votre amitié ne passe cet épanchement de confiance, et souvenez-vous que mes lettres sont le fidèle tableau de nos conversations qui, vous le savez, étaient souvent au-dessus de votre âge.

de Valmont a écrit à votre maman ; elle se loue beaucoup de vous. J’en suis fort aise ; l’amitié de cette dame peut vous rendre très agréable le séjour de sa maison. Tout le monde ici se porte bien et vous embrasse. Vous connaissez mes sentimens pour vous ; vos aimables qualités vous en garantissent la durée.

Votre cousine et amie.

Julie du Thiange

 

Lettre III

Octavie à madame de Roselle, sa mère

 

De la maison de Saint-Claire, ce 6 juin 1800

Il y a de là un mois, ma chère maman, que je n’ai eu la satisfaction de vous embrasser. Ce temps m’a paru bien long ! Je m’en dédommage en pensant continuellement à vous, car, après Dieu, vous ayez ma première pensée. Je me transporte, en imagination au château de Mon-tigny ; je suis avec vous dans votre chambre, je vous rends témoin de tous mes devoirs et si j’éprouve quelques dégoûts, je vous les sacrifie : que ne ferais-je pas pour vous plaire !

Loin de vous, ma bonne mère, je ne pouvais être mieux qu’ici. Madame de Valmont est remplie de bontés pour moi ; rien ne me manque, et par vos soins, je suis la plus heureuse des pensionnaires. Mais qui eut jamais une mère comme la mienne ! Cette pénible séparation me la fait bien mieux connaître : je sens tout ce que j’ai perdu. Vous l’avez voulu, maman. Il ne faut pas s’appesantir sur une chose qui, j’en suis sûre, vous affecte autant que moi ; une fois réunies, oh ! nous ne nous séparerons jamais !…

Ma cousine vous montre donc mes griffonnages ; il faut vous munir d’un grand fond d’indulgence, ma chère maman ; vous y verrez bien des fautes en tout genre, mais votre bonté me rassure.

Je vous prie de présenter mes respects à mon cher papa, et de lui dire que je me perfectionne dans la langue française. J’étudie mon piano deux heures par jour. Mon maître m’a apporté de jolies ariettes. Je cul-tive ma voix avec soin, pour vous distraire quelquefois, quand j’aurai le bonheur de passer mes soirées prés de vous. Je vous embrasse, chère maman, avec la plus-respectueuse tendresse.

Octavie de Roselle

 

Lettre IV

Octavie à Julie

 

De la maison de Saint-Clair, ce 6 juin 1800

Dans le paquet qui renferme cette lettre, tu en trouveras une pour ma mère. Je ne sais, mon amie, si elle te la montrera ; dans le doute, j’ai mieux aimé t’écrire aussi. Je ne suis pas paresseuse lorsqu’il faut causer avec toi. Ce n’est pas que je n’aie un grand plaisir à écrire à maman ; mais je crains son œil observateur. Me prends-tu pour une ignorante, me diras-tu ? non certainement ; mais ce qui me rend plus hardie avec toi, c’est ton âge plus rapproché du mien, c’est notre ancienne inti-mité ; puis je me dis : ma mère verra cela, il est vrai ; mais, comme c’est à une cousine que j’écris, mes négligences sont moins frappantes. Arrange cela pour le mieux, mais surtout ne va pas croire que je te préfère à ma maman ; oh ! non. Je la crains comme on craint Dieu, par-ce que je connais mon peu de mérite…

Mon amour-propre a souffert, ma bonne cousine ; madame de Valmont m’a beaucoup grondée, et cependant je n’avais pas tort, au moins je le crois. Être grondée devant mes compagnes ! comme j’ai pleuré ! je n’ai pas mangé de tout le jour. O mon Dieu, maman verra cet article ; tâche, ma chère, de le sauter, car ce serait bien pis ; je connais là-dessus sa façon de penser, jamais elle ne donne gain de cause aux enfans, sans doute parce qu’ils ont toujours tort. (...)