Jean REVEL

Contes normands


La Grand-Mare

— Plââcide !… eh ! Plââcide… à la soupe !…
Ainsi criait la mère Harou. Campée au seuil de sa porte, elle faisait, de ses deux mains closes, un porte-voix, pour que sa clameur fût plus loin entendue.
Elle appelait pour dîner son garçon, Placide, sorti le matin en canot sur la Grand-Mare, pour chasser ou pêcher – on ne savait trop.
Placide se sentait très attiré par cette Grand-Mare, qui donne au Marais-Vernier son étrange physionomie. L’Étang, avec ses poissons, son gibier, son vaste mystère, le murmure de ses rives, l’émotion que donne le danger, avait toujours amusé et passionné l’enfant, qui vivait là toutes ses heures libres.
Et cela lui était facile : car l’habitation des Harou s’élevait aux bords mêmes de l’eau, de telle sorte que l’Étang semblait le parvis de la chaumière, son parc marin.
La maman avait d’abord été assez inquiète, effrayée de ce goût si vif et déterminé que montrait Placide… « Un accident est si vite arrivé, mon Dieu !… S’il allait se noyer ! l’enfant unique qu’en mourant son défunt mari lui a tant recommandé… »
Mais le petit homme, dès sa première excursion, montra tant de prudence, une telle adresse dans la manœuvre des avirons, qu’à la longue ayant obtenu complète liberté, il devint marinier de la Grand-Mare, à la fois passeur, pêcheur et chasseur.
—… Plââcide… eh ! Plââcide…
Les appels se continuaient, sans réponse… une nuance d’angoisse commençait à plisser le front de la mère, quand enfin un écho parvint.
— Me v'lââ…
Et, peu après, arrivait à travers les jungles un gars bien découplé, large d’épaules, qui se dandinait en marchant, chaussé de sabots de bois avec, aux jambes, pour les préserver de la pluie, de gros cordons de paille ; le paysan avait son fusil en bandoulière et tenait à la main un sac-carnier. Il en tira un oiseau.
— Tiens, dit-il, v'là une méchante claque [Grive de l’estuaire]. C’est tout ce que j’ai pu tuer. Tu nous la feras rôtir dans un papier beurré… Tiens, itou, v'là deux anguilles : j’ les mangerons en matelote… Bâille-maï une bollée ed' cidre.
La mère et l’enfant rentrèrent dans la maison. Bientôt, la claque grillait au feu, et Placide, comme un boucanier, humait la bonne odeur de la viande rissolée…
… Disparus les humains qui lui donnaient son animation, le paysage palustre semble s’étaler en une majestueuse ampleur. La Mare se tait, stagne, solitaire et vaste, sous le ciel.
C’est un monde.
La Grand-Mare serait comparable à la mer Morte de Palestine ; mais c’est une mer vivante, active, tumultueuse, où coexistent et grouillent tous les règnes végétaux et animaux. C’est une puissance, une cuve, une matrice aux effervescentes fécondités.
Les rives basses, molles, spongieuses, sont faites des clayonnages millénaires que tissèrent là cent siècles d’aquatique végétation. Elles sont ouatées de mousse, feutrées de litières fauves – cadre moelleux et capitonné pour l’eau, pour l’étincelant glacis, miroir où se reflètent les bleus et les vermillons du ciel.
En cette besogne de colmatage, l’arbre est venu à l’aide de l’eau ; on voit des quinconces qui font œuvre de leurs racines et cardent la rive.
Les peupliers de ces plantations semblent des sémaphores au bord d’un petit océan, les mats de quelque jetée où les « ballons » seraient remplacés par des nids de corneilles ou des touffes de gui.
Il y a certains bambous dont les cimes font penser à des cigares ou à des cierges bruns ; en voici d’autres avec grises houppettes.
Dans les criques, le long des écores, ils se froissent contre les glaïeuls, oseraies et joncs : tous ensemble bruissent et claquettent, faisant je ne sais quelle musique de cigales, de criquets végétaux. On dirait telle minuscule forêt sur la mer, forêt faite d’arbres amphibies.
Cette jungle normande, avec ses roseaux qui ont dix mètres de racine parfois et qui plongent dans la bourbe, rappelle l’Inde marécageuse, l’arroyo tonkinois, les champs aquatiques où il y a des rues d’eau.
Un peu partout, sur la Mare, sauf à certain endroit tumultueux et brillant appelé « tourbillon », les eaux dorment : ou y voit flotter et nager nénuphars, herbes à la manne, paturins aquatiques, hydrocolyles, morènes, acores, renouées.
Maringouins, bibets, moustiques, cousins et libellules organisent leurs rondes.
Sous l’action du vent, parfois, s’enlèvent en bandes des graines cotonneuses : plumetis des rôs — nacelles poilues du chardon semblables à des araignées volantes – capitules de l’iris ou de la marguerite – chatons de la laitue sauvage ou du coudrier – hélices des érables et tilleuls – aigrettes de la centaurée – fleurons ligules du pissenlit – inflorescences de l’ortie, de la guimauve ou de la menthe – glomérules de la sauge et de la germandrée – aéronefs soyeux du séneçon et de l’osier – épillets de la cardère – étamines et duvet de plantes innommées… Ce sont des flottilles ailées… Tous ces germes sont devenus oiseaux.
En escadrons bariolés, se lève aussi la faune lacustre : vanneaux étincelants tels des cabochons sertis de turquoises – huppes aux coiffures diamantées – mourillons noirs d’ébène – vignons aux ventres de grèbe – chipiots rouges, bleus et verts – bièves toutes dorées – flandrins jaunes ainsi que le blé – poules d’eau – chevaliers et marouettes endeuillés sous leur plumage – spatules dont le bec est aplati en forme de pincettes — martins-pêcheurs qu’on dirait taillés dans le saphir et l’améthyste.
El aussi les tribus de passage : oies blanches comme des cygnes – canards sauvages aux flancs mordorés, aux palmes griffues, liés aiguisées – courieux siffleurs – sarcelles coloriées d’émeraude et de bleu – vingeons, livergins et pluviers… Tous ces migrateurs forment la gent ailée du Septentrion. Or, ils sont pareils aux aras des tropiques… Sur leurs plumes voyez ces lueurs diaprées, reflets des aurores boréales, des prismes et arcs-en-ciel qui resplendissent aux glaciers, aux icebergs du Pôle.
Ces pèlerins de l’air sont fils de toute la Planète. Les feux qui sont dans le minéral translucide et qui sont dans les fleurs, les voici : regardez : ils éclatent et sont arborés aux manteaux de l’oiseau de marais, à ses chapes, robes et dalmatiques empennées… (...)