La collection des lecteurs pressés : le temps d'un voyage, dans une salle d'attente, avant de dormir.  Les nouvelles, publiées dans les revues, sont plus lues vite qu'un roman... mais toujours signées des auteurs normands.

 

La Piterne les cherche dans les archives, les vide-greniers, les vieux papiers ; elle les ressuscite pour vous.

56. La troubleuse d'hommes

Léo TRÉZENIK

 

Elle ne partait qu’après s’être mise sous les armes. Et c’est bien d’elle qu’on pouvait dire qu’elle était armée jusqu’aux dents. Car elle y avait, en guise de poignard, un sourire affilé comme un kriss malais et qui luisait férocement dans sa gaine de pourpre.

Le long des trottoirs, elle trottinait, gaillardement troussée, sous prétexte de boue ou de poussière, laissant voir son éternel bas noir. Et tous les soirs elle s’endormait, béate, un fin sourire narquois au coin de la lèvre, semblant dire comme Titus, de romaine mémoire : « Je n’ai pas perdu ma journée. »


55. Le roi des Écrehou

Charles FRÉMINE

 

Les îles de l’archipel de la Manche, Jersey, Guernesey, Aurigny, où il y a des routes tracées, des champs arables, des maisons, des hameaux, des cités, ne disaient rien à mon imagination, à mes instincts nativement sauvages. Il me fallait les Écrehou. Je rêvais d’en être le Robinson. Les gens de la côte m’en racontaient des merveilles.

C’étaient des pêches miraculeuses, des homards, des poings-clos, des étrilles sous toutes les pierres, des crevettes roses, des coquillages, des floraisons étranges dans toutes les mares, des poissons argentés...


54. Alix

POTIN DE LA MAIRIE

 

Sur le bord du plateau que couronnait l’antique forêt des sept villes de Bleu, s’élevait le château d’Amécourt. Là, vivait un seigneur fier de sa fortune et de sa fille, la belle Alix, seule héritière des domaines de son père. Alix était, avant sa quinzième année, l’objet de rêves d’amour et d’ambition.

Un jour, sous les ombrages de la forêt, Robert de Tierceville s’enhardit à faire un aveu, Alix s’y était attendue depuis longtemps. Ce que Robert lui disait, elle l’avait lu plus d’une fois dans ses yeux. Cependant, le sire d’Amécourt écartait tous ceux qui sollicitaient son alliance.


53. Le quatrième galon

Henri DATIN

 

Aux dernières grandes manœuvres du 16e corps, pour gagner le point de concentration, mon régiment passa par Vire. Jolie et coquette petite ville, dans une situation pittoresque, en plein Bocage normand, patrie d’Olivier Basselin, Vire doit sa réputation autant à la beauté de ses femmes qu’aux gais refrains du Poète inspiré par le bon cidre mousseux.

Logé chez l’habitant, le hasard m’envoya rue du Calvados, chez madame veuve Fournier.


52. Le mendiant

Pascal MULOT

 

Fritz était le garde-chasse du comte Henri de Koniggratz, il habitait au milieu de la forêt. L’âpreté du lieu avait réagi sur lui ; brusque, il était devenu brutal et sauvage. Un matin, il rencontra, dans un sentier tortueux, un mendiant déguenillé qui demanda l’aumône. Le garde-chasse devint rouge de colère ; d’un mouvement subit, il épaula sa carabine et fit feu.

Fritz ne manquait jamais son coup ; aussi fut-il abasourdi quand il vit l’inconnu à la même place et dans la même position narquoise…


51. Les premières neiges

Jules Adrien DE LÉRUE

 

Travailler dur, gagner peu et vivre chichement : le cliché du XIXe siècle serait-il éternel ? Regrettant de ne pas savoir dessiner « en quelques traits simples et vrais » le tableau de la misère, l’auteur le décrit. Le fond de cour humide, la famille d’artisans, la faim et le froid sont évoqués avec minutie et pudeur. La morale finale semble évidente, De Lérue la livre avec engagement.

Le texte de 1853 n’a pas pris une ride : c’est le mérite de l’auteur, c’est le regret d’un sujet intemporel.


50. L'art culinaire en province

Paul BEN

 

En 1844, le Havrais Paul Benjamin Chareau signait l’ouvrage la Science de bien vivre, ou Monographie de la cuisine. Au chapitre VIII, il comparait les manières de se comporter des Parisiens imbus de leur mode de vie – une classe d’individus, minime, il est vrai – avec celles des provinciaux prêts à recevoir et tout faire pour satisfaire leurs hôtes. Cet éloge pourrait servir de nos jours aux restaurateurs, tables d’hôtes et fermes auberges en mal d’inspiration pour vanter leur savoir-faire et leur accueil.


49. Conseils aux petits normands

J. REVEL

 

En 1909, l'année scolaire ne se soumettait pas à la saison touristique, mais à celle des récoltes ! Jean Revel se souvient de sa propre enfance, il transmet à ses auditeurs son amour de la ruralité et de sa terre natale, auxquelles il les invite à rester attachés : Ne soyez pas des expatriés. Et comme il est triste, ce mot « hors patrie ! » Comme une menace, une phrase annonçant du mal, des malédictions.

En phrases simples, en images faciles à saisir, le conteur et pédagogue devient poète.


48. La petite sœur

C. CANIVET

 

Troche était un camarade de collège, je me trouvais en sa compagnie rôdant à travers les sentiers de la commune dont il était le maire.

Tout d’un coup, le silence se fit dans l'école, la porte s’ouvrit et les fillettes sortirent, la mine éveillée. Derrière elles, la sœur leur faisaIt ses recommandations dernières. Sous sa guimpe blanche et son voile noir elle parut charmante, élégante même...


47. Aux jardins du Luxembourg

C. FRÉMINE

 

Les jardins du Luxembourg sont un lieu de promenade, de flânerie, de rencontre pour les habitants et les visiteurs de la capitale. Les trois nouvelles permettent à l’auteur d’aborder la gestion du patrimoine public, la préservation des essences, le bon sens de la culture. Les images développées en 1905 restent d’actualité.


46. La fête aux normands

E-H LANGLOIS

 

Théophilus s’esquivait et ne rentrait jamais au moustier sans y apporter une conscience chargée d’un amusant mais gros péché. Il s’élançait dans une nacelle, pour gagner le hameau d’Emendre-ville. Là respirait la Lise du moine, femme jeune, gentille de corps, tendre de cœur et fort brave créature. Son mari, gros marin, à la voix d’ours, à l’haleine vineuse, tenait souvent la mer…